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Heroes of might and magic 4 sur Archangel Castle : Informations, cartes (maps), downloads, patches, ligue, et tout en francais !


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Chapitre 5
Dame Sanguine

 

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"Une jeune astrologue, vous dites... Voyons voir."

Sanguine se tourna vers Cyrielle. Elle portait une grande robe orange foncé fortement cintrée à la taille. Le haut n'était que dentelles si fines et nombreuses qu'elles semblaient transparentes sans toutefois jamais laisser voir un millimètre carré de peau. Le bas de la robe était d'un grand morceau de toile épaisse qui semblait tissé en une seule fois. Un tel prodige impressionnait Cyrielle qui n'avait jamais vu les prouesses de l'artisanat baguirakien. Les cascades de bijoux qui plongeaient sur son buste, rebondissaient sur ses hanches et dégoulinaient le long de ses bras, provenaient de Lugonia et de l'Etoile du Nord. Ses cheveux châtains foncés et ses paupières étaient pailletés d'or. La richesse de sa parure impressionnait assurément plus Dainfus que sa beauté. En fait de beauté, Sanguine n'était pas exceptionnelle mais sa stature, la force de caractère qui émanait de ses traits, son attitude inaccessible lui donnait un charme incontournable pour les plus aventureux des hommes. Son regard était perçant et Cyrielle ne put faire autrement que de répondre sincèrement.

"Je ne suis qu'astronome, étudiante en astronomie...
- Qui est ton professeur?
- Un vieux sage de mon village.
- Quelles sont les étoiles de la constellation du Poulpe?
- Jukio, Gharéda, Zorian, kledia, Us'tan, Tréfan et...
- Et?
- Ce n'est pas certain mais mon professeur dit qu'il y aurait aussi une autre étoile seulement visible depuis le cœur du désert et avec une grande lunette.... Orsi ou Orsia...
- C'est possible en effet que certaines étoiles ne soient visibles que dans ces conditions. Ton professeur m'a l'air bien informé... et toi bien instruite. Curieux pour une villageoise essane... Quel prix en voulez-vous Maître Dainfus?
- Si vous le voulez bien nous discuterons du prix lorsque vous aurez vu la deuxième jeune femme. Nous discuterons d'un prix global si elle vous convient aussi..." Il claqua des doigts et une suivante guida la princesse jusqu'au centre de la salle d'apparat de la demeure, tout près de Cyrielle.
"Cette jeune femme m'a été proposée il y a un mois. Ce serait une princesse lilaroenne. Nous savons peu sur les familles royales de ces contrées de l'Est mais son escorte était parait-il de plus de deux cents hommes en armes et elle ne transportait nul trésor avec elle. Aussi tous en ont déduit qu'il s'agissait d'une princesse.
- Les brigands qui vous vendent ces femmes affabulent facilement...
- Certains sont suffisamment fiables et j'ai vérifié l'information...
- Dites-moi un groupe de brigands s'attaquant à une troupe de plusieurs centaines d'hommes...
- Ils ont profité d'une tempète de neige qui a dispersé les chevaux et égaré une partie de l'escorte.
- Comprenez-vous ma langue?" Sanguine s'était tournée vers la jeune femme qui lui répondit par un regard froid et sans expression. Si elle comprenait, elle n'en montrait rien. "Pas très bavarde... Difficile à vendre je suppose... Je me demande bien ce que je vais pouvoir en faire... Alors Dainfus combien pour ces deux jeunes femmes?
- Elles sont toutes deux de grande qualité...
- Une gamine et une muette...
- Une astro... nome et une princesse...
- Voyons, soyez raisonnable Dainfus! Les princesses sont rares mais invendables, encombrantes et inaptes aux basses besognes. Au mieux connaissent-elles les arts et les langues étrangères mais celle-ci ne parle pas...
- Bon, bon. Disons un lingot d'or chacune.
- Quoi! Ce n'est pas parce que j'ai les moyens qu'il vous faut me rouler! Au mieux un lingot d'argent chacune!
- Voyons ma Dame, faites un petit effort. Je sais qu'elles ont plus de valeur à vos yeux... deux lingots d'argent et 20 pièces d'or pour les deux.
- Deux lingots et 10 pièces, et pas une de plus!
- C'est bien parce que vous êtes une cliente que j'apprécie que je vous les laisse à ce prix plus que raisonnable.
- Merci pour le compliment mais vous êtes marchand avant tout et vous auriez eu de la peine à en tirer un tel prix auprès de vos autres clients..." Une jeune femme s'approchait déjà avec la somme fixée au cours du marchandage. Dainfus la pris en esquissant un remerciement de la tête à l'attention de Sanguine. "Maintenant, disparaissez!"

Elle tourna les talons pour entrer dans la partie privée de la demeure. Cyrielle et la princesse y furent également conduites. Il n'y avait là que des femmes. C'était une sorte de harem mais sans eunuque ni maître masculin. Dans un vestiaire coquet, une petite couturière lui fit essayer plusieurs robes de lin dans des tons pastels et en ajusta deux avec des épingles. Puis, elle fut conduite au hammam privé qui jouxtait la pièce, où elle prit le bain dont elle rêvait depuis son départ d'Urilon. Des femmes de tout âge et de tout type physique partageaient les lieux. Si les vêtements gomment parfois les différences, la variété des origines ethniques des résidentes été ici une évidence. La peau tannée par le soleil faisait de Cyrielle l'une des plus cuivrées. Elle n'aurait jamais imaginé que la peau pouvaient être transparente au point de laisser apparaître des veines violettes-bleutées ailleurs qu'à l'intérieur des poignets ou sous la plante des pieds.
De retour au vestiaire, elle trouva les deux robes retouchées. Elle eut juste le temps de s'habiller quand on frappa à sa porte. Une petite femme boulotte lui sourit quand elle ouvrit. Son teint était brun et ses cheveux noirs et lisses reflétaient la lumière. Elle portait sur le front une marque au fer en forme de croissant qui attirait irrémédiablement l'œil.

"Je suis Moriam. Ne prends pas cet air effarouché, cette marque sur mon front, ce n'est pas ici qu'on me l'a faite. Hahaha! Tu sais, il est des pays où on marque les esclaves au lieu de leur mettre une chaîne. Ce n'est pas plus efficace contre les fuites mais c'est une bonne manière de signifier qui est le maître." Moriam passa un doigt sur son front, et l'espace d'une seconde Cyrielle crut lire de la souffrance dans son regard. "Cela n'est rien, rien que le passé!" Son sourire irradiait à nouveau. "Viens avec moi. Dame Sanguine nous attend."

Les deux femmes suivirent le long couloir autour duquel se distribuaient des chambres, puis descendirent vers le rez-de-chaussée. Derrière une grande porte de bois finement sculptée, s'ouvrait un grand salon remplit de canapés, de poufs et de coussins. Un pan entier de mur n'était que verrières et vitraux colorés. De grandes baies servant de portes étaient grandes ouvertes vers un jardin luxuriant.
Toutes les femmes présentes semblaient détendues et lascives, même Sanguine. Cyrielle eut de la peine à reconnaître sa nouvelle maîtresse débarrassée de tout élément d'apparat. Elle n'était plus vêtue que d'une simple robe de lin blanc cassé. Elle peignait elle-même ses cheveux fraîchement lavés. Lorsqu'elle aperçut la nouvelle arrivée, elle se leva et s'approcha. Elle lui demanda de se retourner, souleva ses cheveux et décrocha la chaîne au médaillon en forme de bateau.

"Tu n'as plus besoin de ça maintenant. Tu es libre.
- Mais... mais..." murmura Cyrielle incrédule.
- Tu peux partir si tu veux.
- Mais ... Je ne peux pas partir comme ça. Je vous dois...
- Ta liberté, oui. Mais je n'ai que faire d'esclaves. Si tu estimes me devoir quelque chose, et bien, sers-moi, sois-moi fidèle. Lorsque tu penseras ne plus rien me devoir, tu partiras. Si tu ne penses pas pouvoir m'être fidèle ou si tu penses ne rien me devoir, vas-t-en. Mais sache que si tu m'es loyale, ma porte te sera toujours ouverte.
- Il me semble vous devoir quelque chose pour m'avoir sorti de ce mauvais pas...
- Pour moi, il est tout naturel de libérer mes sœurs de l'esclavage des hommes! Je n'ai donc fait que mon devoir. Je ne peux malheureusement pas toutes les libérer...
- Mais... pardonnez-moi de dire cela ainsi, mais vous encouragez l'esclavage en participant en tant que cliente à son commerce...
- Préfèrerais-tu que je te rende à Maître Dainfus?
- Heu... non ce n'est pas ce que je voulais dire...
- Ne t'inquiète pas ma sœur, je combats les hommes de mille manières et si nous sommes fortes, un jour ces esclavagistes ne feront plus de nous des objets! Sache que je n'ai jamais rien dû a un homme de ma vie et que je compte bien que cela ne change pas. Le Royaume de Cendres n'échappe pas à la règle du patriarcat, les puissants sont les hommes, les femmes ne sont là que pour leurs fonctions reproductrice et décorative, un point c'est tout.
- Mais, ma dame, et la reine...
- La reine, oui, mais elle n'est pas immortelle et après elle...? De plus, elle s'est trop conformée à la coutume, n'a modifié en rien les lois ancestrales, s'est laissée aller à la facilité de peur de perdre de l'autorité. Je ne l'ai jamais totalement reconnue comme ma souveraine et cela ne risque pas de changer de sitôt. Heureusement, il est d'autres sources de pouvoir plus occultes mais puissantes également... Tu sembles désirer me payer ta dette donc voici ce que je te propose: tu sembles avoir des dispositions pour les études. Je vais donc te faire former par les meilleurs professeurs en ce qui concerne les bonnes manières, les sciences et toutes les matières qu'il te plaira de connaître. En contre partie, je te ferai entrer dans " le monde ", celui de la noblesse et des riches, auquel je ne puis moi-même accéder totalement du fait de ma réputation. Et tu m'en rapporteras les informations qui te semblent pertinentes. Qu'en dis-tu?
- Vous me proposez d'espionner pour vous, c'est bien cela?
- Je ne te demande pas de me donner toutes les informations que tu récolteras. Seulement celles qui te semblent susceptibles de m'intéresser et que tu es prête à donner.
- Et quel genre d'informations désirez vous avoir?
- Je ne sais pas encore si je peux te faire confiance. Je vais donc pour l'instant te laisser profiter de mon hospitalité, restaure toi, repose toi et établis moi une liste de ce que tu désires étudier. Comme nous n'avons pas un temps illimité, je me propose d'utiliser les services spécialisés d'une mage pour faciliter ton apprentissage. Jusqu'à présent, elle a trouvé fort peu de sujets sensibles à sa magie..." Sanguine eut alors un sourire affectueux teinté d'un brin de nostalgie. "Mais je sens qu'avec toi ma mère-soeur Denilya aura une dernière satisfaction dans cette vie. Moriam, voudrais-tu conduire dame...
- Cyrielle...
- ...Cyrielle donc, à ses appartements, la suite bleue.
- Bien ma dame, il en sera fait selon vos désirs."

Sur ces mots, Moriam fit un signe à Cyrielle qui, après avoir jeter un dernier regard interrogateur à Sanguine, la suivit. La servante amena la jeune fille à travers de somptueux couloirs décorés de teintures finement ouvragées et de tableaux de maîtres. La décoration dénotait un goût certain, suffisamment ostentatoire pour impressionner le visiteur mais ni trop voyant ni tape-à-l'œil pour lasser ce même visiteur. Cyrielle observait cette démonstration de luxe et de richesse avec des yeux éberlués. Tant de faste était quelque chose de nouveau pour elle. Elle ne cessait de s'arrêter pour effleurer de la main une tapisserie aussi douce au toucher qu'au regard ou pour examiner un détail remarquable d'une toile. Avec un léger sourire, Moriam l'observait sans rien dire.
Involontairement, Cyrielle se sentait contrariée par une telle débauche d'argent. Son village natal lui paraissait bien frustre à côté de cette demeure. Sa famille et ses amis devaient travailler dur pour assurer leur subsistance. Ils n'étaient certes pas malheureux mais le jeune fille enrageait en pensant que le vente du moindre bibelot décorant ce couloir pourrait leur assurer plus de trois saisons de survie sans soucis ni efforts.
Elle avait bien lu dans les nombreux romans vendus par les colporteurs ou encore entendu de la bouche de voyageurs ou de conteurs la description de telles demeures mais s'en rendre compte par ses propres yeux était une chose bien différente. Elle se sentait maintenant bien insignifiante, simple paysanne ignorante des merveilles du monde. Certains sous-entendus de Louzin lui revinrent alors en mémoire. Son vieux professeur semblait avoir connu ce monde si brillant et pourtant il affirmait n'avoir jamais été aussi heureux et serein que dans le modeste village qui l'avait accueilli... Cette pensée la fit sourire. Et puis, même Dame Sanguine, la maîtresse des lieux, lui avait parlé comme à une égale. Son attitude laissait transparaître une personne habituée à commander et à se voir obéir immédiatement mais aucunement de la condescendance. Allons, ma fille! Ressaisis-toi! Tout ça n'est que de la poudre aux yeux et ça n'a aucune importance.
Quand Moriam la fit pénétrer dans la suite bleue, la toute récente résolution de Cyrielle fut sérieusement ébranlée. Elle resta sur le seuil à admirer le salon qui s'étendait devant elle. Sa maison aurait facilement put tenir dans cette unique pièce. Les murs étaient recouverts d'un tissu bleu roi très lumineux dont les multiples variations de tons chatoyaient sous la lumière du jour qui pénétrait par une vaste baie vitrée. Sur le sol un épais tapis aux tons ocres lui donnait une irrésistible envie de se rouler dessus. Les meubles étaient taillés dans un bois clair dont la teinte contrastait harmonieusement avec le bleu de la tapisserie. Chacun de ces meubles, que ce soit la vaste table qui pouvait accueillir au moins douze convives ou le délicat secrétaire aux multiples tiroirs, était ouvragé de main de maître. Près de la fenêtre qui ouvrait sur une vaste terrasse, quatre confortables sofas tendus du même tissu que les murs entouraient une délicate table basse en verre qui semblait taillée d'un seul bloc. Enfin de nombreuses plantes en fleur disposées avec soin dans le salon répandaient un subtil et agréable parfum.
Cyrielle osait à peine pénétrer dans ce lieu de peur de gâcher la magie qui s'en dégageait. Moriam la poussa doucement et lui fit signe de la suivre dans la chambre à coucher séparée du salon par une double porte. Cette pièce était à l'image de la première bien que meublée plus simplement. Sa disposition avait été étudiée pour donner une impression de sécurité et d'intimité et pour mettre en valeur un impressionnant lit à baldaquin. Ce dernier était vaste, le matelas de plume semblait épais et il était recouvert d'un couvre lit du même tissu que les murs mais brodés de fleurs dorées. A chacun de ses angles, une colonne torsadée sculptée de motifs végétaux se dressait pour soutenir le baldaquin de soie blanche. Une autre porte dissimulée derrière les tapisseries menait vers la salle de bains et une immense penderie garnie de vêtements de grande qualité.
Cyrielle se retourna vers Moriam, les yeux brillant d'émerveillement.

"Est-ce que Dame Sanguine se moque de moi? J'ai du mal à croire qu'elle traite toutes ses esclaves de façon aussi royale.
- Non, rassure-toi, elle est tout à fait sincère. En revanche, tu as raison. Tu bénéficies d'un traitement de faveur. Cela dit aucune d'entre nous n'a à se plaindre.
- Mais pourquoi? Qu'ai-je donc de si extraordinaire?
- Ah, ça je l'ignore. Je peux juste te dire que Dame Sanguine a vu en toi une personne de grande qualité. Et elle se trompe très rarement dans le jugement qu'elle donne sur les gens.
- Je crains qu'elle ne me surestime. Mais, dis-moi, qui est-elle pour disposer d'autant de richesses?
- C'est l'héritière d'une très ancienne lignée de nobles. On dit d'ailleurs que sa famille serait apparentée à la lignée impériale de Tan-Ystrel, maintenant disparue depuis trois siècles. Mais je te préviens tout de suite. Ce n'est qu'un secret de hobbit pour tout le monde et tu l'apprendras forcément. Dame Sanguine a une très mauvaise réputation par ici et beaucoup disent qu'elle est le Maître Assassin de la guilde criminelle de la Main Noire.
- Et c'est la vérité?

Moriam eut un sourire énigmatique.

"Tu le découvriras peut-être. Personnellement je l'ignore. Dame Sanguine est une personne publique. Même si la haute société rechigne à l'inviter ou à la reconnaître comme l'une des leurs, sa richesse, sa prestance et son lignage lui assurent une place incontestable en son sein. Est-ce vraiment compatible avec le métier d'assassin? J'ai constaté qu'elle s'amuse beaucoup de cette aura sulfureuse qui l'entoure, d'autant plus que grâce à ça même les hommes les plus arrogants évitent de la contrarier. Et comme t'as pu le constater c'est un aspect très important pour elle. Je dirai qu'elle est un mystère à elle seule. En tous cas, jamais personne n'a été aussi juste avec moi que Dame Sanguine et cela me suffit amplement pour lui être totalement fidèle. Et si tu décides de suivre cette voie, je peux t'assurer qu'elle ne te trahira jamais."

La stupéfaction de Cyrielle laissa place à l'inquiétude. Angus avait parlé de Sanguine comme d'une ennemie dont l'influence avait incité les Cinq de l'Ombre à vouloir la mort de Louzin. Rester auprès d'elle pourrait être bénéfique et permettrait d'obtenir des informations. D'un autre côté cette femme semblait remarquablement intelligente et on pouvait craindre qu'elle apprenne que sa protégée était une élève du vieil érudit. Dans ce cas sa position deviendrait plus que délicate. Le mieux était de contacter Angus et son père. Ils étaient peut-être aussi arrivés à Sangji.
Elle préférait pour l'instant laisser Estellon de côté. Il pourrait constituer un joker au moment opportun, en supposant bien sûr que ce curieux personnage puisse être fiable. Les chats ne se sont pas reconnus pour leur fidélité. Il ne restait qu'à espérer que le caractère de Nesmis n'avait pas trop influencé celui du fantasque jeune homme.
Toutes ces pensées virevoltaient dans la tête de Cyrielle comme des feuilles au vent. Elle sortit sur la terrasse afin de prendre l'air et de réfléchir plus posément. Elle resta quelques instants accoudée à la balustrade ouvragée à contempler le paysage et la cité qui s'étendait devant elle. Une éclaircie dans le ciel de plomb jetait une lueur étrange sur le panorama. L'odeur de terre mouillée ramena la jeune fille à une réalité plus tangible.
La demeure de Sanguine était située sur les collines environnant le cœur de la cité dans ce qui semblait être le quartier résidentiel des dignitaires. En effet elle pouvait distinguer non loin de là de nombreuses villas éparpillées dans de vastes parcs soigneusement entretenus. La ville en elle-même était ramassée autour d'une colline escarpée. En fait l'essentiel de la cité s'étendait autour des murailles, depuis longtemps vétustes, du vieux bourg. Celui-ci occupait la colline coiffée d'une imposante place forte.

"Il s'agit du château royal?" demanda Cyrielle en désignant l'édifice.
- Non, en fait il s'agit de l'ancien qui est maintenant occupé par l'Académie de Galway. Il y a environ deux siècles, la lignée royale a décidé de faire construire un nouveau palais qui serait plus adapté au gouvernement et à l'importance que Cendres a pris." Moriam tendit la main en direction d'un vaste bâtiment de deux étages entouré d'une modeste muraille et situé en plein cœur de la nouvelle ville. "Voilà l'actuel palais royal.
- Je pensais qu'il s'agirait d'un château fortifié.
- En fait, la défense de Cendres repose sur ses places fortes frontalières et ses Baron. La famille royale a toujours supposé que si jamais une puissance était capable d'abattre ces fortifications alors il serait vain de protéger Sangji. De plus la ville connaissant une croissance constante depuis la Guerre des Dieux, il était impossible de construire une muraille la protégeant entièrement. Et puis c'était plus économique. Cela dit, l'actuel palais est magnifique. Il a aussi une mission de représentation et témoigne de la volonté de paix de Cendres.
- Je n'ai jamais vu une ville aussi grande...
- Si ça t'intéresse, je pourrai te servir de guide et te faire visiter la ville. Le quartier marchand est particulièrement animé et le vieux bourg très pittoresque. Le palais royal est intéressant aussi, bien qu'on ne puisse visiter que les parties publiques. Mais tu pourras voir la Salle du Conseil qui est véritablement le cœur politique de Cendres. Il nous reste quelques heures avant la tombée de la nuit et si tu le souhaites nous pouvons partir tout de suite.
- Mais, Dame Sanguine...
- ... Te l'a dit : tu es libre."

Cyrielle hésitait. D'une part elle était effectivement très curieuse d'en apprendre plus sur Sangji, d'autre part, elle souhaitait un peu de calme pour réfléchir aux derniers évènements et à la proposition de Sanguine. De plus elle ressentait la fatigue accumulée au cours des derniers jours et finalement elle opta pour la seconde option. Un peu de repos ne lui fera pas de mal. Et puis ce lit avait l'air si confortable...
C'est donc après avoir ressassé de nombreuses fois les derniers évènements que Cyrielle parvint enfin à trouver le sommeil.

Moriam la trouva le lendemain matin étendue sur le lit à baldaquin, n'ayant même pas pris la peine de se déshabiller. Ecartant les lourdes tentures de velours bleu, elle la fit s'éveiller doucement.

"Dame Cyrielle, il est l'heure de vous réveiller, Dame Sanguine requiert votre présence dans une heure dans la bibliothèque, j'ai tout juste le temps de vous indiquer les commodités de la maison et de vous faire porter un petit déjeuner, réveillez-vous...
- Bonjour... Moriam, les commodités de la maison? Qu'entendez-vous par là?"

Moriam ouvrit la porte de la salle de bain pour toute explication et fit découvrir à Cyrielle les joies de la robinetterie, des reposants bains d'eau chaude parfumée à la rose.
C'est habillée d'un peignoir couleur crème en laine d'Ograk des neiges que Cyrielle put déguster un petit déjeuner composé de tartines de gelée d'arus accompagnées de jus d'un fruit qu'elle ne reconnut pas au goût mais qu'elle apprécia tout particulièrement. Moriam revient ensuite l'aider à revêtir une tenue propre, dont une splendide robe couleur fauve dentelée d'or au col et de splendides escarpins en cuir de Grulf, de plus, et ce malgré ses protestations, un cercle d'argent fut délicatement posé sur ses beaux cheveux.
A la fin de cette préparation, Moriam ne put s'empêcher de laisser échapper un sourire de satisfaction devant le travail accompli et c'est avec fierté qu'elle conduisit Cyrielle au rez-de-chaussée dans la bibliothèque où elle devait attendre la venue de Sanguine.
S'attendant à être seule dans la pièce, Cyrielle fut fort surprise d'y trouver à son arrivée une vielle femme assise au fin fond de la pièce, consultant avec un grand intérêt ce qui semblait être un volume de la célèbre encyclopédie de Thyllac de Cendres. La vénérable dame, vêtue très simplement d'une tenue similaire à celle de Sanguine la veille, semblait également attendre quelqu'un. Elle releva brièvement la tête de son livre pour souhaiter le bonjour à Cyrielle d'un bref hochement de tête et sembla se replonger aussitôt dans sa lecture. Cyrielle prenant soin d'émettre le moins de bruit possible se mit à parcourir des yeux les rayonnages fort bien pourvus, en quête d'un livre qui lui permettrait de passer les quelques instants la séparant de l'arrivée de Sanguine...
Elle se rendit compte que, bien que faisant partie du peuple de Cendres, elle ne connaissait rien ou presque de son propre royaume. Elle jeta finalement son dévolu sur un superbe livre relié de cuir portant le titre Cendres ou la naissance d'un royaume et s'assit non loin de la vieille dame à une petite table de lecture en bois de Tillak noir.
Absorbée par sa passionnante lecture, Cyrielle ne prit pas conscience de deux choses. Premièrement, depuis qu'elle s'était assise, l'autre occupante de la bibliothèque ne l'avait pas quittée des yeux et semblait pourtant plongée dans une sorte de transe. Deuxièmement, elle lisait depuis bientôt une heure à une allure incroyable si bien qu'elle avait presque terminé le gros volume qui devait bien faire dans les deux cent pages. C'est alors qu'elle terminait la dernière ligne de la dernière page du vénérable manuscrit qu'un bruit à la porte signifia l'arrivée de Sanguine dans la pièce...
La vieille femme l'accueillit comme visiblement à son habitude d'un bref hochement de tête teinté cependant d'un sourire de satisfaction qui se refléta sur les traits de Sanguine. Cyrielle pour sa part se leva pour accueillir son hôtesse.

"Bonjour Cyrielle, cette tenue vous va à ravir. J'espère que vous avez bien dormi. Je tiens à m'excuser de vous avoir autant fait attendre.
- Bonjour Dame Sanguine, n'ayez aucune inquiétude, j'ai pris sur moi de profiter de votre belle bibliothèque pour passer le temps.
- Oui je vois que vous avez entamé votre formation, cela veut-il dire que vous acceptez mon offre?
- Bien que je ne considère pas avoir encore utilisé votre fameuse méthode d'apprentissage accélérée ni être sans doute susceptible d'être compatible avec elle, j'accepte en effet votre proposition."

C'est avec un sourire malicieux que Sanguine poursuivit l'entretien

"Voyons ma fille, vous me décevez..."

Un petit rire sans malice montait de la vieille dame. Au creux d'une multitude plis brillaient deux petits yeux noirs et vifs. Un sourire avenant lissait ses lèvres et remontait les pommettes de ses joues.

"Tu as certains talents qui sont aussi des faiblesses. Tu es perméable aux savoirs. Cela signifie que tu peux recevoir en toi ce que l'on te donne, même ce qui est mauvais. Tu peux accueillir l'esprit des autres en toi : les télépathes comme les maîtres spirituels. Mais il te faudra apprendre à te verrouiller sinon quiconque pourra envahir ton esprit ou voler ton âme.
- Je... je ne comprends pas bien ce que cela signifie..."

En disant ces mots elle pris conscience d'une présence en elle, un peu comme lorsqu'elle avait communiqué avec Nesmis, le chat d'Estellon. La vieille dame était en elle et...

"Okli zuam J'kali."

Ses lèvres avaient parlé sans qu'elle les commande ni qu'elle ne trouve aucun sens à ce qu'elle venait de dire. L'idée qu'on pouvait si facilement pénétrer son esprit l'horrifia. Elle avait l'impression d'être tombée dans un piège mais le fait même de lui avoir montré sa faiblesse était un avertissement sans prix. Effectivement, l'instant d'après, la vieille dame avait laissé son esprit en paix.

"Je t'apprendrais à repousser les intrusions et à faire fructifier ton don suivant ton goût. Tu es précieuse Cyrielle, Dainfus n'a rien vu de ce don mais d'autres ont pu déjà s'en rendre compte. Il est urgent que tu apprennes à le dissimuler sinon tu seras mise au ban de la société comme le fut Sanguine en son temps. L'Inquisition lui a fait subir le pire et les nobles n'osent même plus la fréquenter. Nous t'éviterons la torture et la mise à l'écart.
- Il serait sage que tu ne sortes pas trop des appartements privés avant que Denilya ne t'ait initiée. Y'a-t-il quelque chose qui te manque? N'hésite pas à demander.
- Rien de matériel ne me manque, je n'ai jamais eu autant de choses à disposition. Ce qui me tiendrait à cœur serait d'envoyer un courrier à mes parents pour les rassurer.
- Oui, bien sûr. Demande à Moriam dès que tu auras écris ta lettre."

Dans les heures qui suivirent, Cyrielle commença son apprentissage et revint épuisée dans ses appartements. Le bain lui procura un plaisir prodigieux et elle ne refusa pas le massage que Moriam lui avait proposé lors du dîner. Cette nuit là elle rêva de mille choses. Elle rêva. Ou plutôt, eut la visite de Louzin. Ils ne purent pas communiquer réellement mais elle eut le sentiment qu'il était à Sangji.

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