"Une
jeune astrologue, vous dites... Voyons voir."
Sanguine
se tourna vers Cyrielle. Elle portait une grande robe orange
foncé fortement cintrée à la taille.
Le haut n'était que dentelles si fines et nombreuses
qu'elles semblaient transparentes sans toutefois jamais laisser
voir un millimètre carré de peau. Le bas de
la robe était d'un grand morceau de toile épaisse
qui semblait tissé en une seule fois. Un tel prodige
impressionnait Cyrielle qui n'avait jamais vu les prouesses
de l'artisanat baguirakien. Les cascades de bijoux qui plongeaient
sur son buste, rebondissaient sur ses hanches et dégoulinaient
le long de ses bras, provenaient de Lugonia et de l'Etoile
du Nord. Ses cheveux châtains foncés et ses paupières
étaient pailletés d'or. La richesse de sa parure
impressionnait assurément plus Dainfus que sa beauté.
En fait de beauté, Sanguine n'était pas exceptionnelle
mais sa stature, la force de caractère qui émanait
de ses traits, son attitude inaccessible lui donnait un charme
incontournable pour les plus aventureux des hommes. Son regard
était perçant et Cyrielle ne put faire autrement
que de répondre sincèrement.
"Je ne suis qu'astronome, étudiante
en astronomie...
- Qui est ton professeur?
- Un vieux sage de mon village.
- Quelles sont les étoiles de la constellation du Poulpe?
- Jukio, Gharéda, Zorian, kledia, Us'tan, Tréfan
et...
- Et?
- Ce n'est pas certain mais mon professeur dit qu'il y aurait
aussi une autre étoile seulement visible depuis le
cur du désert et avec une grande lunette....
Orsi ou Orsia...
- C'est possible en effet que certaines étoiles ne
soient visibles que dans ces conditions. Ton professeur m'a
l'air bien informé... et toi bien instruite. Curieux
pour une villageoise essane... Quel prix en voulez-vous Maître
Dainfus?
- Si vous le voulez bien nous discuterons du prix lorsque
vous aurez vu la deuxième jeune femme. Nous discuterons
d'un prix global si elle vous convient aussi..." Il claqua
des doigts et une suivante guida la princesse jusqu'au centre
de la salle d'apparat de la demeure, tout près de Cyrielle.
"Cette jeune femme m'a été proposée
il y a un mois. Ce serait une princesse lilaroenne. Nous savons
peu sur les familles royales de ces contrées de l'Est
mais son escorte était parait-il de plus de deux cents
hommes en armes et elle ne transportait nul trésor
avec elle. Aussi tous en ont déduit qu'il s'agissait
d'une princesse.
- Les brigands qui vous vendent ces femmes affabulent facilement...
- Certains sont suffisamment fiables et j'ai vérifié
l'information...
- Dites-moi un groupe de brigands s'attaquant à une
troupe de plusieurs centaines d'hommes...
- Ils ont profité d'une tempète de neige qui
a dispersé les chevaux et égaré une partie
de l'escorte.
- Comprenez-vous ma langue?" Sanguine s'était
tournée vers la jeune femme qui lui répondit
par un regard froid et sans expression. Si elle comprenait,
elle n'en montrait rien. "Pas très bavarde...
Difficile à vendre je suppose... Je me demande bien
ce que je vais pouvoir en faire... Alors Dainfus combien pour
ces deux jeunes femmes?
- Elles sont toutes deux de grande qualité...
- Une gamine et une muette...
- Une astro... nome et une princesse...
- Voyons, soyez raisonnable Dainfus! Les princesses sont rares
mais invendables, encombrantes et inaptes aux basses besognes.
Au mieux connaissent-elles les arts et les langues étrangères
mais celle-ci ne parle pas...
- Bon, bon. Disons un lingot d'or chacune.
- Quoi! Ce n'est pas parce que j'ai les moyens qu'il vous
faut me rouler! Au mieux un lingot d'argent chacune!
- Voyons ma Dame, faites un petit effort. Je sais qu'elles
ont plus de valeur à vos yeux... deux lingots d'argent
et 20 pièces d'or pour les deux.
- Deux lingots et 10 pièces, et pas une de plus!
- C'est bien parce que vous êtes une cliente que j'apprécie
que je vous les laisse à ce prix plus que raisonnable.
- Merci pour le compliment mais vous êtes marchand avant
tout et vous auriez eu de la peine à en tirer un tel
prix auprès de vos autres clients..." Une jeune
femme s'approchait déjà avec la somme fixée
au cours du marchandage. Dainfus la pris en esquissant un
remerciement de la tête à l'attention de Sanguine.
"Maintenant, disparaissez!"

Elle
tourna les talons pour entrer dans la partie privée
de la demeure. Cyrielle et la princesse y furent également
conduites. Il n'y avait là que des femmes. C'était
une sorte de harem mais sans eunuque ni maître masculin.
Dans un vestiaire coquet, une petite couturière lui
fit essayer plusieurs robes de lin dans des tons pastels et
en ajusta deux avec des épingles. Puis, elle fut conduite
au hammam privé qui jouxtait la pièce, où
elle prit le bain dont elle rêvait depuis son départ
d'Urilon. Des femmes de tout âge et de tout type physique
partageaient les lieux. Si les vêtements gomment parfois
les différences, la variété des origines
ethniques des résidentes été ici une
évidence. La peau tannée par le soleil faisait
de Cyrielle l'une des plus cuivrées. Elle n'aurait
jamais imaginé que la peau pouvaient être transparente
au point de laisser apparaître des veines violettes-bleutées
ailleurs qu'à l'intérieur des poignets ou sous
la plante des pieds.
De retour au vestiaire, elle trouva les deux robes retouchées.
Elle eut juste le temps de s'habiller quand on frappa à
sa porte. Une petite femme boulotte lui sourit quand elle
ouvrit. Son teint était brun et ses cheveux noirs et
lisses reflétaient la lumière. Elle portait
sur le front une marque au fer en forme de croissant qui attirait
irrémédiablement l'il.
"Je suis Moriam. Ne prends pas cet air effarouché,
cette marque sur mon front, ce n'est pas ici qu'on me l'a
faite. Hahaha! Tu sais, il est des pays où on marque
les esclaves au lieu de leur mettre une chaîne. Ce n'est
pas plus efficace contre les fuites mais c'est une bonne manière
de signifier qui est le maître." Moriam passa un
doigt sur son front, et l'espace d'une seconde Cyrielle crut
lire de la souffrance dans son regard. "Cela n'est rien,
rien que le passé!" Son sourire irradiait à
nouveau. "Viens avec moi. Dame Sanguine nous attend."
Les
deux femmes suivirent le long couloir autour duquel se distribuaient
des chambres, puis descendirent vers le rez-de-chaussée.
Derrière une grande porte de bois finement sculptée,
s'ouvrait un grand salon remplit de canapés, de poufs
et de coussins. Un pan entier de mur n'était que verrières
et vitraux colorés. De grandes baies servant de portes
étaient grandes ouvertes vers un jardin luxuriant.
Toutes
les femmes présentes semblaient détendues et
lascives, même Sanguine. Cyrielle eut de la peine à
reconnaître sa nouvelle maîtresse débarrassée
de tout élément d'apparat. Elle n'était
plus vêtue que d'une simple robe de lin blanc cassé.
Elle peignait elle-même ses cheveux fraîchement
lavés. Lorsqu'elle aperçut la nouvelle arrivée,
elle se leva et s'approcha. Elle lui demanda de se retourner,
souleva ses cheveux et décrocha la chaîne au
médaillon en forme de bateau.
"Tu n'as plus besoin de ça maintenant. Tu es
libre.
- Mais... mais..." murmura Cyrielle incrédule.
- Tu peux partir si tu veux.
- Mais ... Je ne peux pas partir comme ça. Je vous
dois...
- Ta liberté, oui. Mais je n'ai que faire d'esclaves.
Si tu estimes me devoir quelque chose, et bien, sers-moi,
sois-moi fidèle. Lorsque tu penseras ne plus rien me
devoir, tu partiras. Si tu ne penses pas pouvoir m'être
fidèle ou si tu penses ne rien me devoir, vas-t-en.
Mais sache que si tu m'es loyale, ma porte te sera toujours
ouverte.
- Il me semble vous devoir quelque chose pour m'avoir sorti
de ce mauvais pas...
- Pour moi, il est tout naturel de libérer mes surs
de l'esclavage des hommes! Je n'ai donc fait que mon devoir.
Je ne peux malheureusement pas toutes les libérer...
- Mais... pardonnez-moi de dire cela ainsi, mais vous encouragez
l'esclavage en participant en tant que cliente à son
commerce...
- Préfèrerais-tu que je te rende à Maître
Dainfus?
- Heu... non ce n'est pas ce que je voulais dire...
- Ne t'inquiète pas ma sur, je combats les hommes
de mille manières et si nous sommes fortes, un jour
ces esclavagistes ne feront plus de nous des objets! Sache
que je n'ai jamais rien dû a un homme de ma vie et que
je compte bien que cela ne change pas. Le Royaume de Cendres
n'échappe pas à la règle du patriarcat,
les puissants sont les hommes, les femmes ne sont là
que pour leurs fonctions reproductrice et décorative,
un point c'est tout.
- Mais, ma dame, et la reine...
- La reine, oui, mais elle n'est pas immortelle et après
elle...? De plus, elle s'est trop conformée à
la coutume, n'a modifié en rien les lois ancestrales,
s'est laissée aller à la facilité de
peur de perdre de l'autorité. Je ne l'ai jamais totalement
reconnue comme ma souveraine et cela ne risque pas de changer
de sitôt. Heureusement, il est d'autres sources de pouvoir
plus occultes mais puissantes également... Tu sembles
désirer me payer ta dette donc voici ce que je te propose:
tu sembles avoir des dispositions pour les études.
Je vais donc te faire former par les meilleurs professeurs
en ce qui concerne les bonnes manières, les sciences
et toutes les matières qu'il te plaira de connaître.
En contre partie, je te ferai entrer dans " le monde
", celui de la noblesse et des riches, auquel je ne puis
moi-même accéder totalement du fait de ma réputation.
Et tu m'en rapporteras les informations qui te semblent pertinentes.
Qu'en dis-tu?
- Vous me proposez d'espionner pour vous, c'est bien cela?
- Je ne te demande pas de me donner toutes les informations
que tu récolteras. Seulement celles qui te semblent
susceptibles de m'intéresser et que tu es prête
à donner.
- Et quel genre d'informations désirez vous avoir?
- Je ne sais pas encore si je peux te faire confiance. Je
vais donc pour l'instant te laisser profiter de mon hospitalité,
restaure toi, repose toi et établis moi une liste de
ce que tu désires étudier. Comme nous n'avons
pas un temps illimité, je me propose d'utiliser les
services spécialisés d'une mage pour faciliter
ton apprentissage. Jusqu'à présent, elle a trouvé
fort peu de sujets sensibles à sa magie..." Sanguine
eut alors un sourire affectueux teinté d'un brin de
nostalgie. "Mais je sens qu'avec toi ma mère-soeur
Denilya aura une dernière satisfaction dans cette vie.
Moriam, voudrais-tu conduire dame...
- Cyrielle...
- ...Cyrielle donc, à ses appartements, la suite bleue.
- Bien ma dame, il en sera fait selon vos désirs."

Sur
ces mots, Moriam fit un signe à Cyrielle qui, après
avoir jeter un dernier regard interrogateur à Sanguine,
la suivit. La servante amena la jeune fille à travers
de somptueux couloirs décorés de teintures finement
ouvragées et de tableaux de maîtres. La décoration
dénotait un goût certain, suffisamment ostentatoire
pour impressionner le visiteur mais ni trop voyant ni tape-à-l'il
pour lasser ce même visiteur. Cyrielle observait cette
démonstration de luxe et de richesse avec des yeux
éberlués. Tant de faste était quelque
chose de nouveau pour elle. Elle ne cessait de s'arrêter
pour effleurer de la main une tapisserie aussi douce au toucher
qu'au regard ou pour examiner un détail remarquable
d'une toile. Avec un léger sourire, Moriam l'observait
sans rien dire.
Involontairement,
Cyrielle se sentait contrariée par une telle débauche
d'argent. Son village natal lui paraissait bien frustre à
côté de cette demeure. Sa famille et ses amis
devaient travailler dur pour assurer leur subsistance. Ils
n'étaient certes pas malheureux mais le jeune fille
enrageait en pensant que le vente du moindre bibelot décorant
ce couloir pourrait leur assurer plus de trois saisons de
survie sans soucis ni efforts.
Elle avait
bien lu dans les nombreux romans vendus par les colporteurs
ou encore entendu de la bouche de voyageurs ou de conteurs
la description de telles demeures mais s'en rendre compte
par ses propres yeux était une chose bien différente.
Elle se sentait maintenant bien insignifiante, simple paysanne
ignorante des merveilles du monde. Certains sous-entendus
de Louzin lui revinrent alors en mémoire. Son vieux
professeur semblait avoir connu ce monde si brillant et pourtant
il affirmait n'avoir jamais été aussi heureux
et serein que dans le modeste village qui l'avait accueilli...
Cette pensée la fit sourire. Et puis, même Dame
Sanguine, la maîtresse des lieux, lui avait parlé
comme à une égale. Son attitude laissait transparaître
une personne habituée à commander et à
se voir obéir immédiatement mais aucunement
de la condescendance. Allons, ma fille! Ressaisis-toi!
Tout ça n'est que de la poudre aux yeux et ça
n'a aucune importance.
Quand
Moriam la fit pénétrer dans la suite bleue,
la toute récente résolution de Cyrielle fut
sérieusement ébranlée. Elle resta sur
le seuil à admirer le salon qui s'étendait devant
elle. Sa maison aurait facilement put tenir dans cette unique
pièce. Les murs étaient recouverts d'un tissu
bleu roi très lumineux dont les multiples variations
de tons chatoyaient sous la lumière du jour qui pénétrait
par une vaste baie vitrée. Sur le sol un épais
tapis aux tons ocres lui donnait une irrésistible envie
de se rouler dessus. Les meubles étaient taillés
dans un bois clair dont la teinte contrastait harmonieusement
avec le bleu de la tapisserie. Chacun de ces meubles, que
ce soit la vaste table qui pouvait accueillir au moins douze
convives ou le délicat secrétaire aux multiples
tiroirs, était ouvragé de main de maître.
Près de la fenêtre qui ouvrait sur une vaste
terrasse, quatre confortables sofas tendus du même tissu
que les murs entouraient une délicate table basse en
verre qui semblait taillée d'un seul bloc. Enfin de
nombreuses plantes en fleur disposées avec soin dans
le salon répandaient un subtil et agréable parfum.
Cyrielle
osait à peine pénétrer dans ce lieu de
peur de gâcher la magie qui s'en dégageait. Moriam
la poussa doucement et lui fit signe de la suivre dans la
chambre à coucher séparée du salon par
une double porte. Cette pièce était à
l'image de la première bien que meublée plus
simplement. Sa disposition avait été étudiée
pour donner une impression de sécurité et d'intimité
et pour mettre en valeur un impressionnant lit à baldaquin.
Ce dernier était vaste, le matelas de plume semblait
épais et il était recouvert d'un couvre lit
du même tissu que les murs mais brodés de fleurs
dorées. A chacun de ses angles, une colonne torsadée
sculptée de motifs végétaux se dressait
pour soutenir le baldaquin de soie blanche. Une autre porte
dissimulée derrière les tapisseries menait vers
la salle de bains et une immense penderie garnie de vêtements
de grande qualité.
Cyrielle
se retourna vers Moriam, les yeux brillant d'émerveillement.
"Est-ce que
Dame Sanguine se moque de moi? J'ai du mal à croire
qu'elle traite toutes ses esclaves de façon aussi royale.
- Non, rassure-toi, elle est tout à fait sincère.
En revanche, tu as raison. Tu bénéficies d'un
traitement de faveur. Cela dit aucune d'entre nous n'a à
se plaindre.
- Mais pourquoi? Qu'ai-je donc de si extraordinaire?
- Ah, ça je l'ignore. Je peux juste te dire que Dame
Sanguine a vu en toi une personne de grande qualité.
Et elle se trompe très rarement dans le jugement qu'elle
donne sur les gens.
- Je crains qu'elle ne me surestime. Mais, dis-moi, qui est-elle
pour disposer d'autant de richesses?
- C'est l'héritière d'une très ancienne
lignée de nobles. On dit d'ailleurs que sa famille
serait apparentée à la lignée impériale
de Tan-Ystrel, maintenant disparue depuis trois siècles.
Mais je te préviens tout de suite. Ce n'est qu'un secret
de hobbit pour tout le monde et tu l'apprendras forcément.
Dame Sanguine a une très mauvaise réputation
par ici et beaucoup disent qu'elle est le Maître Assassin
de la guilde criminelle de la Main Noire.
- Et c'est la vérité?
Moriam
eut un sourire énigmatique.
"Tu le découvriras
peut-être. Personnellement je l'ignore. Dame Sanguine
est une personne publique. Même si la haute société
rechigne à l'inviter ou à la reconnaître
comme l'une des leurs, sa richesse, sa prestance et son lignage
lui assurent une place incontestable en son sein. Est-ce vraiment
compatible avec le métier d'assassin? J'ai constaté
qu'elle s'amuse beaucoup de cette aura sulfureuse qui l'entoure,
d'autant plus que grâce à ça même
les hommes les plus arrogants évitent de la contrarier.
Et comme t'as pu le constater c'est un aspect très
important pour elle. Je dirai qu'elle est un mystère
à elle seule. En tous cas, jamais personne n'a été
aussi juste avec moi que Dame Sanguine et cela me suffit amplement
pour lui être totalement fidèle. Et si tu décides
de suivre cette voie, je peux t'assurer qu'elle ne te trahira
jamais."
La
stupéfaction de Cyrielle laissa place à l'inquiétude.
Angus avait parlé de Sanguine comme d'une ennemie dont
l'influence avait incité les Cinq de l'Ombre à
vouloir la mort de Louzin. Rester auprès d'elle pourrait
être bénéfique et permettrait d'obtenir
des informations. D'un autre côté cette femme
semblait remarquablement intelligente et on pouvait craindre
qu'elle apprenne que sa protégée était
une élève du vieil érudit. Dans ce cas
sa position deviendrait plus que délicate. Le mieux
était de contacter Angus et son père. Ils étaient
peut-être aussi arrivés à Sangji.
Elle préférait
pour l'instant laisser Estellon de côté. Il pourrait
constituer un joker au moment opportun, en supposant bien
sûr que ce curieux personnage puisse être fiable.
Les chats ne se sont pas reconnus pour leur fidélité.
Il ne restait qu'à espérer que le caractère
de Nesmis n'avait pas trop influencé celui du fantasque
jeune homme.
Toutes
ces pensées virevoltaient dans la tête de Cyrielle
comme des feuilles au vent. Elle sortit sur la terrasse afin
de prendre l'air et de réfléchir plus posément.
Elle resta quelques instants accoudée à la balustrade
ouvragée à contempler le paysage et la cité
qui s'étendait devant elle. Une éclaircie dans
le ciel de plomb jetait une lueur étrange sur le panorama.
L'odeur de terre mouillée ramena la jeune fille à
une réalité plus tangible.
La demeure
de Sanguine était située sur les collines environnant
le cur de la cité dans ce qui semblait être
le quartier résidentiel des dignitaires. En effet elle
pouvait distinguer non loin de là de nombreuses villas
éparpillées dans de vastes parcs soigneusement
entretenus. La ville en elle-même était ramassée
autour d'une colline escarpée. En fait l'essentiel
de la cité s'étendait autour des murailles,
depuis longtemps vétustes, du vieux bourg. Celui-ci
occupait la colline coiffée d'une imposante place forte.
"Il s'agit
du château royal?" demanda Cyrielle en désignant
l'édifice.
- Non, en fait il s'agit de l'ancien qui est maintenant occupé
par l'Académie de Galway. Il y a environ deux siècles,
la lignée royale a décidé de faire construire
un nouveau palais qui serait plus adapté au gouvernement
et à l'importance que Cendres a pris." Moriam
tendit la main en direction d'un vaste bâtiment de deux
étages entouré d'une modeste muraille et situé
en plein cur de la nouvelle ville. "Voilà
l'actuel palais royal.
- Je pensais qu'il s'agirait d'un château fortifié.
- En fait, la défense de Cendres repose sur ses places
fortes frontalières et ses Baron. La famille royale
a toujours supposé que si jamais une puissance était
capable d'abattre ces fortifications alors il serait vain
de protéger Sangji. De plus la ville connaissant une
croissance constante depuis la Guerre des Dieux, il était
impossible de construire une muraille la protégeant
entièrement. Et puis c'était plus économique.
Cela dit, l'actuel palais est magnifique. Il a aussi une mission
de représentation et témoigne de la volonté
de paix de Cendres.
- Je n'ai jamais vu une ville aussi grande...
- Si ça t'intéresse, je pourrai te servir de
guide et te faire visiter la ville. Le quartier marchand est
particulièrement animé et le vieux bourg très
pittoresque. Le palais royal est intéressant aussi,
bien qu'on ne puisse visiter que les parties publiques. Mais
tu pourras voir la Salle du Conseil qui est véritablement
le cur politique de Cendres. Il nous reste quelques
heures avant la tombée de la nuit et si tu le souhaites
nous pouvons partir tout de suite.
- Mais, Dame Sanguine...
- ... Te l'a dit : tu es libre."
Cyrielle
hésitait. D'une part elle était effectivement
très curieuse d'en apprendre plus sur Sangji, d'autre
part, elle souhaitait un peu de calme pour réfléchir
aux derniers évènements et à la proposition
de Sanguine. De plus elle ressentait la fatigue accumulée
au cours des derniers jours et finalement elle opta pour la
seconde option. Un peu de repos ne lui fera pas de mal. Et
puis ce lit avait l'air si confortable...
C'est
donc après avoir ressassé de nombreuses fois
les derniers évènements que Cyrielle parvint
enfin à trouver le sommeil.

Moriam
la trouva le lendemain matin étendue sur le lit à
baldaquin, n'ayant même pas pris la peine de se déshabiller.
Ecartant les lourdes tentures de velours bleu, elle la fit
s'éveiller doucement.
"Dame Cyrielle,
il est l'heure de vous réveiller, Dame Sanguine requiert
votre présence dans une heure dans la bibliothèque,
j'ai tout juste le temps de vous indiquer les commodités
de la maison et de vous faire porter un petit déjeuner,
réveillez-vous...
- Bonjour... Moriam, les commodités de la maison? Qu'entendez-vous
par là?"
Moriam
ouvrit la porte de la salle de bain pour toute explication
et fit découvrir à Cyrielle les joies de la
robinetterie, des reposants bains d'eau chaude parfumée
à la rose.
C'est
habillée d'un peignoir couleur crème en laine
d'Ograk des neiges que Cyrielle put déguster un petit
déjeuner composé de tartines de gelée
d'arus accompagnées de jus d'un fruit qu'elle ne reconnut
pas au goût mais qu'elle apprécia tout particulièrement.
Moriam revient ensuite l'aider à revêtir une
tenue propre, dont une splendide robe couleur fauve dentelée
d'or au col et de splendides escarpins en cuir de Grulf, de
plus, et ce malgré ses protestations, un cercle d'argent
fut délicatement posé sur ses beaux cheveux.
A la fin
de cette préparation, Moriam ne put s'empêcher
de laisser échapper un sourire de satisfaction devant
le travail accompli et c'est avec fierté qu'elle conduisit
Cyrielle au rez-de-chaussée dans la bibliothèque
où elle devait attendre la venue de Sanguine.
S'attendant
à être seule dans la pièce, Cyrielle fut
fort surprise d'y trouver à son arrivée une
vielle femme assise au fin fond de la pièce, consultant
avec un grand intérêt ce qui semblait être
un volume de la célèbre encyclopédie
de Thyllac de Cendres. La vénérable dame, vêtue
très simplement d'une tenue similaire à celle
de Sanguine la veille, semblait également attendre
quelqu'un. Elle releva brièvement la tête de
son livre pour souhaiter le bonjour à Cyrielle d'un
bref hochement de tête et sembla se replonger aussitôt
dans sa lecture. Cyrielle prenant soin d'émettre le
moins de bruit possible se mit à parcourir des yeux
les rayonnages fort bien pourvus, en quête d'un livre
qui lui permettrait de passer les quelques instants la séparant
de l'arrivée de Sanguine...
Elle se
rendit compte que, bien que faisant partie du peuple de Cendres,
elle ne connaissait rien ou presque de son propre royaume.
Elle jeta finalement son dévolu sur un superbe livre
relié de cuir portant le titre Cendres ou la naissance
d'un royaume et s'assit non loin de la vieille dame à
une petite table de lecture en bois de Tillak noir.
Absorbée
par sa passionnante lecture, Cyrielle ne prit pas conscience
de deux choses. Premièrement, depuis qu'elle s'était
assise, l'autre occupante de la bibliothèque ne l'avait
pas quittée des yeux et semblait pourtant plongée
dans une sorte de transe. Deuxièmement, elle lisait
depuis bientôt une heure à une allure incroyable
si bien qu'elle avait presque terminé le gros volume
qui devait bien faire dans les deux cent pages. C'est alors
qu'elle terminait la dernière ligne de la dernière
page du vénérable manuscrit qu'un bruit à
la porte signifia l'arrivée de Sanguine dans la pièce...
La vieille
femme l'accueillit comme visiblement à son habitude
d'un bref hochement de tête teinté cependant
d'un sourire de satisfaction qui se refléta sur les
traits de Sanguine. Cyrielle pour sa part se leva pour accueillir
son hôtesse.
"Bonjour
Cyrielle, cette tenue vous va à ravir. J'espère
que vous avez bien dormi. Je tiens à m'excuser de vous
avoir autant fait attendre.
- Bonjour Dame Sanguine, n'ayez aucune inquiétude,
j'ai pris sur moi de profiter de votre belle bibliothèque
pour passer le temps.
- Oui je vois que vous avez entamé votre formation,
cela veut-il dire que vous acceptez mon offre?
- Bien que je ne considère pas avoir encore utilisé
votre fameuse méthode d'apprentissage accélérée
ni être sans doute susceptible d'être compatible
avec elle, j'accepte en effet votre proposition."
C'est
avec un sourire malicieux que Sanguine poursuivit l'entretien
"Voyons ma
fille, vous me décevez..."
Un
petit rire sans malice montait de la vieille dame. Au creux
d'une multitude plis brillaient deux petits yeux noirs et
vifs. Un sourire avenant lissait ses lèvres et remontait
les pommettes de ses joues.
"Tu as certains
talents qui sont aussi des faiblesses. Tu es perméable
aux savoirs. Cela signifie que tu peux recevoir en toi ce
que l'on te donne, même ce qui est mauvais. Tu peux
accueillir l'esprit des autres en toi : les télépathes
comme les maîtres spirituels. Mais il te faudra apprendre
à te verrouiller sinon quiconque pourra envahir ton
esprit ou voler ton âme.
- Je... je ne comprends pas bien ce que cela signifie..."
En
disant ces mots elle pris conscience d'une présence
en elle, un peu comme lorsqu'elle avait communiqué
avec Nesmis, le chat d'Estellon. La vieille dame était
en elle et...
"Okli zuam
J'kali."
Ses
lèvres avaient parlé sans qu'elle les commande
ni qu'elle ne trouve aucun sens à ce qu'elle venait
de dire. L'idée qu'on pouvait si facilement pénétrer
son esprit l'horrifia. Elle avait l'impression d'être
tombée dans un piège mais le fait même
de lui avoir montré sa faiblesse était un avertissement
sans prix. Effectivement, l'instant d'après, la vieille
dame avait laissé son esprit en paix.
"Je t'apprendrais
à repousser les intrusions et à faire fructifier
ton don suivant ton goût. Tu es précieuse Cyrielle,
Dainfus n'a rien vu de ce don mais d'autres ont pu déjà
s'en rendre compte. Il est urgent que tu apprennes à
le dissimuler sinon tu seras mise au ban de la société
comme le fut Sanguine en son temps. L'Inquisition lui a fait
subir le pire et les nobles n'osent même plus la fréquenter.
Nous t'éviterons la torture et la mise à l'écart.
- Il serait sage que tu ne sortes pas trop des appartements
privés avant que Denilya ne t'ait initiée. Y'a-t-il
quelque chose qui te manque? N'hésite pas à
demander.
- Rien de matériel ne me manque, je n'ai jamais eu
autant de choses à disposition. Ce qui me tiendrait
à cur serait d'envoyer un courrier à mes
parents pour les rassurer.
- Oui, bien sûr. Demande à Moriam dès
que tu auras écris ta lettre."
Dans les heures
qui suivirent, Cyrielle commença son apprentissage
et revint épuisée dans ses appartements. Le
bain lui procura un plaisir prodigieux et elle ne refusa pas
le massage que Moriam lui avait proposé lors du dîner.
Cette nuit là elle rêva de mille choses. Elle
rêva. Ou plutôt, eut la visite de Louzin. Ils
ne purent pas communiquer réellement mais elle eut
le sentiment qu'il était à Sangji.