Dès
le lendemain de son arrivée au palais, Angus se rendit
dans la Bibliothèque Royale. Finalement, Louzin n'aurait
pu trouver meilleure solution pour passer inaperçu,
songea le jeune homme. Effectivement, les mesures de sécurité
avaient été renforcées, et leur plan
initial n'aurait probablement jamais fonctionné.
Assisté
par Ouji, le bibliothécaire de la reine et un vieil
ami de la famille, Angus chercha de longues heures dans les
plus vielles archives. La tâche était éprouvante,
d'autant plus que la présence de Louzin devenait plus
pesante que jamais. Le vieil homme était dans son domaine,
et il le faisait savoir
Finalement,
ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient. Dans une petite
pièce qui n'avait pas dû être ouverte depuis
quelques décennies, reposaient des rayonnages entiers
d'ouvrages qui pour une raison où une autre, avaient
dû être placés à l'écart.
Parmi eux, l'ensemble des volumes relatant en détail
la Guerre des Dieux, pour la plupart des copies des annales
de la Grande Bibliothèque de Tan-Ystrel, la légendaire
''Bibliothèque du Dragon'', là où tout
avait commencé...
Le secret
qui liait Angus et son père avait été
confié à Ouji car celui-ci savait depuis longtemps
que le prince n'avait jamais eu un grand amour pour les livres
et qu'il était bien incapable de déchiffrer
les manuscrits en langues anciennes. Lors des longues heures
de travail, Angus laissait Louzin dominer son esprit et diriger
son corps. Il éprouvait un grand ennui mais finalement
il apprenait aussi beaucoup, plus qu'il n'avait jamais appris
avec son précepteur.
Les détails
de la relation entre Roman de Némo, Gardien de la Bibliothèque
du Dragon et la déesse Elisia le troublèrent.
Jamais il n'avait imaginé que Roman avait été
bien plus qu'un prêtre ou le premier grand inquisiteur.
Roman avait aimé la Déesse comme si elle avait
été femme. Elle n'avait pas véritablement
pris chair mais avait pris l'ascendant sur certaines prêtresses
pour qu'il puisse vivre cet amour physiquement. La Déesse
n'accorda cette faveur à aucun autre homme après
lui. En fait, bien après la Guerre des Dieux certains
d'entre eux avaient gardé beaucoup d'influence, comme
s'ils n'étaient pas tous partis ou pas tout à
fait. Mais leur discrétion les avait masqués
aux yeux des hommes. Louzin était très tenté
de voir dans les pluies inattendues le pouvoir de Garruck,
dieu de l'Eau, de l'Est et du Chaos. Mais si c'était
le cas, il était difficile de dire comment avait évolué
les relations entre ce dieu et Elisia. Etait-il toujours attaché
à elle? Comment avait-il vécu la relation entre
Elisia et son grand prêtre? Cela ne se trouvait pas
dans les livres car ce n'était pas une histoire d'hommes.
Les textes mythologiques étaient eux-mêmes à
prendre avec de grandes précautions car aucun homme,
à part peut-être Roman de Némo n'avait
été un témoin direct des querelles des
Dieux et ces derniers les avaient souvent manipulés
suivant leurs intérêts.

La
présence de son fils à longueur de journée
dans la bibliothèque royale finit par intriguer la
Reine. Elle fit ainsi irruption, le troisième jour,
dans le vieux salon qu'avaient investi Angus et Ouji. En levant
les yeux vers sa mère Angus sentit un mélange
d'anxiété et de fascination. Son père
était comme un jouvenceau face à elle et ne
put empêcher des flots de souvenirs romantiques et sensuels
remonter à la surface. Ces souvenirs se mélangeaient
à la crainte que Louzin avait gardée de devoir
un jour affronter cette femme de nouveau. Il avait dû
la quitter sans jamais lui révéler la raison
de son départ. Elle était alors entrée
dans une grande fureur. Elle s'était sentie trahie.
Elle ne lui avait jamais rien caché et celui qu'elle
avait accueilli comme son égal lui avait ouvertement
signifié qu'il avait un secret pour elle. Sa rage était
à la hauteur de sa passion pour Louzin. Probablement
cette rage l'avait-elle empêchée de prendre un
nouvel amant.
Louzin
était lié au culte de Darielle, déesse
de l'Ouest de la Terre et de l'Ordre, et l'usage de la pierre
de Darielle impliquait le fait de ne jamais révéler
ce qu'on y voyait. Il n'avait pu lui dire qu'il s'y était
vu conduit vers la mort par son fils adulte. A l'adolescence
de ce dernier, il avait fui ce terrible destin et les conflits
qui l'opposaient aux Cinq de l'Ombre, lui ordonnant de ne
le rejoindre dans les terres du Sud qu'en ultime recours.
Son installation à Kerak, Angus l'apprit par un message
que seul lui pouvait lire. Sa mésaventure au Cirque
des Voix avait révélé à Louzin
que ce n'était pas sa véritable mort qu'il avait
vu dans la pierre...
L'érudit
avait aussi l'impression d'être manipulé comme
un pion sur un jeu d'échec. Le vol de la pierre et
sa mort l'instant d'après avait permis à Elisia
de s'approprier et son corps et son esprit. Son corps, il
en avait la conviction, était conservé par Elisia
au cur de son sanctuaire dans le cirque. Il était
comme son otage. Il devait sa survie à la Déesse.
Il ne savait pas ce qu'elle attendait de lui, comment elle
l'utiliserait mais il était convaincu que s'il agissait
contre elle, il serait détruit. Quant à Darielle,
il ne pouvait pas non plus la trahir et souhaita soudain que
les rapports entre les deux déesses étaient
moins houleux qu'il ne l'était relaté dans les
textes mythologiques. Le voleur de la pierre, enfin, était-il
mandaté par Elisia ou par un autre maître? Seule
Darielle ne pouvait pas l'avoir envoyé.
Orselia dévisageait son fils comme si elle ne le reconnaissait
pas.
"Bonjour
mon fils. Quelque chose ne va pas?
- Bonjour Mère. Le monde va mal, mais moi je vais très
bien.
- As-tu pu contrôler les troupes que tu étais
parti visiter dans le Sud?
- Oui. Ça va. Il n'y a pas trop de laisser-aller mais
le moral est loin d'être au beau fixe. Elknar Do Vaner
présente ses hommages à la Reine.
- Tu as bien fait de passer chez ce vieux Elknar. Nous ne
devons pas négliger nos plus sûrs alliers. Fovea
dit qu'il a vu deux pigeons se diriger vers la fenêtre
de ta chambre. Tu dois avoir des messages.
- Merci, Mère, de venir en personne me prévenir.
- Je ne te connaissais pas ce goût pour les bibliothèques,
et encore moins pour les anciens manuscrits...
- Elknar m'a raconté que certaines enluminures étaient
de toute beauté. J'ai eu envie de vérifier.
Ouji semble aussi les apprécier. Une nouvelle passion
en fait pour moi. Cela me change agréablement du métier
des armes.
- Ne crois-tu pas qu'il y ait des affaires plus importantes
à gérer en ce moment pour le bon fonctionnement
du royaume? N'oublie pas que tu es le prince héritier
et que si jamais il m'arrivait quelque chose tu devras prendre
ma succession.
- Comment? Craignez-vous pour votre vie?
- Non, pas plus que d'habitude. Mais cela me fait plaisir
de te voir t'inquiéter pour moi."
Un
sourire malicieux apparut sur son visage et Angus se rappela,
qu'avant d'être une Reine froide et autoritaire, Orsélia
était aussi une mère aimante et attentionnée.
- Mmmm! Ne m'effrayez
pas ainsi, Mère! Vous savez bien que je ne suis guère
pressé de monter sur le trône." Se tournant
vers Ouji, il ajouta "Je vous laisse continuer à
fouiner, je repasserai ce soir."
Angus
dut partir sur les talons de sa mère mais s'il le fallait,
il passerait ses nuits dans le vieux salon, jusqu'à
ce qu'ils en sachent assez pour comprendre ou agir. Sa mère
aurait bien du mal à comprendre que la solution à
ses problèmes pouvait se terrer dans de vieux parchemins
moisis et usés par le temps. Pour l'heure, il lui fallait
éviter de trop attirer son attention. Orsélia
de Cendres était une fine psychologue et semblait douée
de l'intuition d'un animal sauvage. Elle se douterait rapidement
de quelque chose et Angus ne tenait absolument pas à
subir un interrogatoire en règle. A cette pensée
il sentit l'esprit de son père tressaillir.

Encore
étourdi par ses récentes découvertes,
le jeune prince se dirigeait vers ses appartements afin de
découvrir les messages qu'il avait reçus avant
de rejoindre sa mère. Se frottant son menton recouvert
d'une barbe de quelques jours, il se dit qu'un bon bain ne
lui ferait pas de mal. Alors qu'il franchissait l'arcade menant
au Hall des Seigneurs, il fut surpris par de bruyantes vociférations.
Interloqué, il jeta un il en direction de l'entrée
de la vaste et somptueuse salle soutenue par de puissantes
colonnes de marbre blanc.
Un groupe de gardes tenait en respect avec leurs hallebardes
un imposant individu.
Vêtu
de peaux de bêtes et de larges bandes de cuir, l'homme
faisait dans les deux mètres de haut, et à peu
près autant de large. Il était âgé
d'une quarantaine d'années. Son large visage était
encadré par une fine barbe noire et une courte brosse
de cheveux aussi raides qu'un bataillon de Gardes Pourpres
au garde-à-vous. Une intense colère se dessinait
sur ses traits qui semblaient burinés dans un bloc
du plus dur des granits. Mais pour l'heure, le plus impressionnant
était sa gigantesque hache de bataille gravée
de runes qu'il brandissait d'une main comme s'il s'agissait
d'une vulgaire chope de bière.
Le
sergent qui lui faisait face n'en menait pas large et tentait
de ramener l'étranger à un peu plus de calme.
Angus s'approcha lentement. Tiens? Un barbare des steppes
du Koshan? Qu'est ce qui peut bien l'amener aussi loin de
chez lui? Il commença à saisir le sens de
cet esclandre.
"Mais puisque
je vous dis que je ne connais pas son nom!
- Oups! S'il vous plaît, vous pouvez cesser de faire
tournoyer cette hache?
- Mais, par les roustons du Père des Dragons, vous
êtes bornés! Je vous dis que je viens juste chercher
mon Seigneur.
- Je suis désolé, je ne peux vous laisser entrer
dans le palais royal sans audience
- Mais ce n'est pas possible! C'est aussi difficile de rentrer
ici que dans le harem du Sultan d'Al Anfa!"
Arrivé
à quelques pas du groupe, Angus remarqua alors le magnifique
tatouage qui ornait le bras gauche du barbare. Le dessin recouvrait
entièrement le membre depuis le haut de l'épaule
jusqu'au poignet. Il représentait avec une minutie
incroyable et des couleurs éclatantes un Dragon crachant
du feu. Le prince resta un instant à contemplait ce
véritable chef d'uvre. Il en avait le souffle
coupé. Les frémissements de la puissante musculature
du koshite faisaient vivre la mythique créature. Pendant
un instant il eut l'impression que le tatouage l'observait
avec des yeux de braise.
Puis il
releva les yeux et son regard croisa celui de l'intrus. Un
regard flamboyant reflétant une grande force mais aussi
franchise et honnêteté se vrilla dans le sien.
Un large sourire apparut sur le faciès brutal de l'énergumène.
Ecartant négligemment du bras les armes braquées
sur lui, il s'approcha en deux grandes enjambées d'Angus.
Celui-ci recula d'un pas, une main sur la garde de son épée
Le
barbare mit un genou à terre et regardant toujours
le jeune homme dans les yeux parla d'une profonde voix étrangement
mélodieuse.
"Enfin, mon
Seigneur je vous ai trouvé!!! J'ai du traverser la
moitié du continent pour me mettre à votre service."
Angus
était ébahi.
"Mais je
ne vous connais pas! Qui êtes vous? D'où venez-vous?
Et puis
pourquoi voulez vous me servir?"
L'homme
se releva et un tonitruant éclat de rire résonna
dans la salle.
"Excusez-moi,
mon Seigneur! Ce périple m'a fait perdre le sens des
civilités. En effet vous ne me connaissez pas. Mon
nom est Malach Belkasom. Je viens de Tan Ystrel et je suis
le Gardien de la Bibliothèque du Dragon. Et je vais
vous servir parce que cela a été écrit
et que cela doit être!"
Angus
resta sans voix.
Après
s'être un peu remis de sa surprise, Angus alla donner
l'ordre aux gardes de retourner à leurs postes. Puis
il entraîna Malach Belkasom vers l'extérieur
du palais. Sans trop savoir pourquoi, il ne tenait pas à
mêler la Reine à cette histoire, ni à
violer la règle établie selon laquelle aucun
homme ne doit pénétrer dans les salles royales.
Une fois dehors, le barbare croisa les bras et se campa sur
ses jambes.
"Si ce que
tu dis est vrai..." commença Angus.
- L'heure n'est pas aux tergiversations!" coupa Malach.
"Vous pouvez me croire, vous DEVEZ me croire, Seigneur!"
Angus
éprouva le besoin de s'asseoir. Faute de siège,
il s'adossa aux murailles de Palais. Le barbare restait impassible,
une sorte de sourire aux lèvres. Angus s'irrita.
"Comment
un barbare du nord se retrouve Gardien de la grande Bibliothèque
du Dragon?! Je ne peux le croire...
- Soit. Je reconnais que je vous dois quelques explications.
- Oui en effet...
- Et bien, j'ai été choisi.
- ... et c'est tout?
- Ma foi oui, mon Seigneur. C'est aussi simple que ça.
- C'est insensé. Depuis des temps immémoriaux,
cette tâche est confiée à des Mages, à
des érudits ou à de puissants Enchanteurs...
On ne devient pas Gardien d'une telle source de savoirs par
hasard!
- Le hasard n'a rien à voir là-dedans. J'ai
été choisi. C'est moi le Gardien."
Angus
senti qu'il se laissait gagner par le pouvoir de persuasion
de Malach Belkasom.
"Bon. Ainsi
soit-il!
- A la bonne heure! Vous prenez le bon chemin, Seigneur."
Un
large sourire découvrit les dents gâtées
du barbare. Il décroisa enfin ses larges bras, et ses
mains vinrent se plaquer sur les épaules d'Angus.
"Je vous
servirai."
Il
se mit ensuite à genoux, et pencha la tête vers
le sol. Quelque citadin aurait aperçu la scène
qu'il n'aurait pas manqué d'y trouver un certain effet
comique : même ainsi prosterné, Malach Belkasom
semblait aussi grand qu'Angus. Mais étrangement, il
n'y avait personne aux abords du Palais. La pluie fine qui
battait toujours et encore les pavés y était
sans doute pour beaucoup. Mal à l'aise, Angus ordonna
à l'homme de se relever.
"Merci",
lui dit-il en se demandant si c'était là le
mot qui convenait.
Il
n'avait jamais été à l'aise avec ce genre
de démonstrations de fidélité. Contrairement
à sa mère qui savait parfaitement y discerner
sincérité, fourberie ou obséquiosité.
Pour toute réponse, le barbare se tourna vers l'est.
"Il nous
faut partir.
- Où? Pourquoi?
- Nous devons nous hâter, Seigneur.
- Mais enfin pourquoi?
- Tan Ystrel. Nous sommes attendus. Le temps presse.
- Je ne peux pas! Beaucoup trop de choses me retiennent ici
pour l'instant.
- Et pourtant nous devons absolument partir."
Angus
commençait à se demander qui donnait les ordres
ici. Mais il céda à nouveau sous l'irrésistible
conviction de Malach. Si cet homme était bien le Gardien
de la Bibliothèque du Dragon, la coïncidence devenait
extraordinaire alors qu'il venait tout juste de passer de
nombreuses heures plongé dans les manuscrits copiés
dans cette même bibliothèque et relatant la tragique
épopée de son Gardien...
"J'ai besoin
de trois jours.
- Le mieux serait sur-le-champ.
- Bien... je peux essayer de tout régler en deux jours.
- Demain, à la rigueur.
- Me donneras-tu un indice, à la fin?" s'énerva
Angus.
- Oui. Pour l'heure, sachez seulement que tout le pays gronde,
et qu'aucune armée ne saurait être assez puissante
pour combattre par le fer le fléau qui va survenir.
La clef est à Tan Ystrel. Elle est dans la connaissance
des livres. Dans la force, certes, mais celle de l'esprit.
Non celle des armes.
Pour
un barbare, Malach Belkasom se montrait plutôt modéré,
pensa Angus. Tout était si étrange et si inattendu.
Le jeune homme était complètement désorienté
et le désespoir le terrassa subitement. Il se sentait
pris dans un enchaînement infernal d'évènements
qui échappaient complètement à son contrôle.
Une lourde responsabilité qu'il n'avait nullement cherchée
pesait maintenant sur ses épaules. Il devait agir.
Mais contre quoi, contre qui, comment? Et surtout, pourquoi?
Son esprit fut envahit par le doute.
Une pluie
particulièrement abondante? Un simple caprice climatique.
Un vent
de révolte? Cela était courant et inhérent
à toute forme de domination.
La menace
des Cinq de l'Ombre? Ils existent depuis des temps immémoriaux
et, certes ils sont très puissants, mais ils n'ont
jamais eu pour but la destruction. Gouverner par la manipulation
et orienter la destinée des peuples selon leurs principes
: oui, cela leur correspondait.
Le retour
des Dieux? Trop hypothétique et quand bien même?
Pourquoi lutter contre ses puissances? Si les hommes ne croyaient
plus en eux ils disparaîtraient d'eux-mêmes.
Et pour
tout cela? La mort de son père qu'il venait à
peine de retrouver et maintenant la présence de son
esprit dans le sien. La mort de ses plus fidèles compagnons.
La disparition de Friss. C'était bien cher payer pour
un mystère dont il n'entrevoyait que de vagues remous
incertains.
Ces pensées
tourbillonnaient et s'entrechoquaient dans le crâne
d'Angus. Il n'avait jamais été formé
à affronter de tels évènements. Il avait
une éducation de prince, de gouvernant et de chef de
guerre et devait prendre la succession de sa mère.
Progressivement son désespoir fit place à la
rage. Il se révoltait contre ces puissances occultes,
qu'il ne connaissait même pas, qui semblaient jouer
avec lui, comme lui le faisait avec ses soldats de plomb quand
il était enfant. Un soldat de plomb! Est-ce
là tout ce qu'il était? Au fond de l'esprit
d'Angus, Louzin était pris dans le maelström des
pensées de son fils et il était incapable de
le réconforter. La culpabilité rongeait son
âme. Il avait abandonné Angus et la femme qu'il
aimait. Et maintenant ses prophéties menaient son fils
sur les chemins de la folie ou de la mort. Mais qui était-il
pour infliger autant de souffrances à ceux qu'il aimait?
Soudainement
Angus s'aperçut qu'on le secouait comme un poirier.
Reprenant son contrôle il réalisa que Malach
le tenait au dessus du sol. Le jeune homme cria :
"Arrête!!!
Tu vas me briser tous les os!!!
- Ah enfin! Que vous arrive-t-il mon Seigneur?"
Angus
lui jeta un regard où brillait une rage glaciale.
"Il arrive
que j'en ai ras le bol!
- Mais mon..."
Brusquement
le Barbare sourit et sa physionomie qui exprimait une profonde
gravité se détendit. Il avait maintenant quasiment
l'expression d'un enfant, en ayant beaucoup d'imagination
toutefois...
"Enfers!
Basta de tout cela! Bon... Mon p'tit gars, faut pas t'agiter
la calebasse comme ça. C'est mauvais. Ecoute-moi un
instant et après on ira se jeter un verre dans le gosier.
Et on pourra branler du râtelier autant que tu le voudras.
Depuis que j'ai été choisi par cette foutue
Bibliothèque ma vie a été complètement
bouleversée. Je suis maintenant investi d'un savoir
qui pèse très lourd et que je suis très
loin d'appréhender entièrement. Ce dragon tatoué
sur mon bras me donne de puissants pouvoirs. Et tu sais quoi?
Maintenant je rêve d'être tranquillement dans
ma steppe natale à chasser, à mener mon clan
à la bataille, à fêter la victoire avec
mes frères d'armes, à faire de beaux enfants
à ma compagne
Tout ça c'est fini. Et tu
sais ce qui est le plus stupide dans cette histoire?
- Non?
- Et bien
.. c'est toi.
- Hein?
- Attends, je m'explique. Voilà ce que, moi, j'ai compris
dans les quelques millénaires de savoirs qui sont engrangés
dans la Bibliothèque : c'est qu'on a beau avoir tous
les pouvoirs possibles et imaginables, on ne reste qu'un jouet
du destin. Et surtout, à emmagasiner ces savoirs on
devient un vestige du passé. Comme moi, comme la puissante
Etoile du Nord et Annelise, comme les Cinq de l'Ombre, comme
les Dieux et tous les autres. Et c'est là que tu interviens
: toi, tu en as rien à cirer de tout ça. La
réaction que tu viens d'avoir le prouve amplement.
Tu es ancré dans le présent et ce qui t'intéresse
c'est l'avenir. Et c'est donc toi, et ceux et celles de ta
trempe, qui forgeront notre futur à tous. Donc à
toi de choisir. Je respecterai tes décisions. Si tu
ne veux pas aller à Tan Ystrel et bien, soit, on n'ira
pas. Je te dis juste que tu pourras y apprendre beaucoup.
Et pour l'instant si tu veux bien m'accompagner à la
taverne la plus proche bien fournie en bières fraîches
et en tendres maraudes, j'en serai ravi!
- Euh..."
Une
nouvelle fois Malach avait complètement désorienté
Angus. Mais étrangement, ses paroles lui avaient remonté
le moral. Il se sentait plus serein.
"Oui! Je
crois qu'une bonne rasade me fera du bien!
- Voilà qui est bien parlé!
- Dis, Malach?
- Ouaip?
- Je crois que je préfère le Barbare au Bibliothécaire.
- Ben, je crois que c'est pour ça que la Bibliothèque
m'a choisi."
Les
paroles du Barbare avaient plongé Louzin dans un abîme
de perplexité. Et si ce raisonnement primitif...?
Les auberges
foisonnaient dans les environs du palais royal et Angus se
dirigea sans hésiter vers l'une d'entre elles. Cet
établissement s'appelait, de façon fort peu
originale, la "Taverne du Palet" et depuis de nombreuses
années le jeune prince en était un habitué.
Là-bas nul ne le questionnerait et il serait au calme.
Après un bref signe de tête au tenancier, il
entraîna son compagnon dans l'arrière-salle qui
était bien plus tranquille. Quelques instants après,
deux énormes chopes de Bière de Braduc trônaient
sur la table. Après s'être rafraîchi le
gosier, Angus interrogea le barbare.
"Dis-moi
Malach, comment m'as-tu reconnu? Personne ne t'a dit qui j'étais...
et toi-même tu as dis aux gardes ne pas connaître
mon nom..."
Angus
avait les yeux plongés dans sa bière et les
releva en prononçant ces derniers mots. Depuis un moment
déjà il discutait intérieurement avec
son père.
Angus tu ne
sais rien de cet homme. Sa force de persuasion ne prouve en
rien sa sincérité. Si tu n'es pas plus prudent,
tu ne survivras pas longtemps...
- Mais personne n'enverrait un barbare pour me faire croire
qu'il est Gardien de la Bibliothèque du Dragon. c'est
tellement tordu que c'est crédible.
- Combien de fous prétendant être Roman de Nemo
avez-vous arrêté ces dix dernières années.
- Deux. Tu as raison. Il s'agit peut-être d'un fou...
- Et comment sait-il qui tu es? Il ne t'a jamais vu et personne
n'a même prononcé ton prénom.
En
effet, si le visage de la reine était connue au delà
des frontières du royaume par les monnaies frappées
à son effigie, le visage du prince n'était pas
si populaire. Malach sortit de sa ceinture un parchemin soigneusement
plié en huit. Dessus avait été griffonné
un portrait de face.
"Excuse la
maladresse de ce dessin mais les principaux traits y sont.
- Mais ce n'est pas moi! Bien sûr ce portrait me ressemble
un peu mais ce n'est pas moi!
- Mais voyons qui d'autre cela peut-il être?
- Celui dont tu me montres le portrait a quitté le
palais de Sangji il y quinze ans déjà et n'y
a pas remis les pieds.
- Mais où est-il parti?
- Dans le sud, au-delà des Grands Monts...
- Par les os du dragon! Il me faudra plus de 15 jours pour
aller le chercher, même en sachant où il habite!
- Pas la peine de te mettre en route tu ne le trouveras pas.
Il est... il est mort.
- C'est impossible...
- Du moins il a disparu dans de telles circonstances... des
circonstances qui laissent à penser...
- Il ne peut pas être mort!
- Je comprends ta déception après un tel voyage
mais...
- Non, je t'assure. Il n'est pas mort. Sais-tu pourquoi la
bibliothèque s'appelle la Bibliothèque du Dragon?
- Non." Oui! La réponse de Louzin avait
jaillit à l'intérieur d'Angus et les pensées
de son père accompagnèrent le récit de
Malach.
- Et bien, les arrêtes de la coupole centrale de la
salle de lecture sont des os qu'on dit avoir appartenu à
un dragon. Or, il est donné au gardien un pouvoir de
songe. Lorsque je m'endors sous cette coupole la bibliothèque
me parle. Moi, l'illettré, j'accède aux contenus
les plus secrets de la bibliothèque en rêvant.
Les contenus des ouvrages brûlés dans les destructions
successives de ce berceau de savoir sont gardés en
mémoire par le Dragon. Mais ce n'est pas tout..."
A partir de cet instant, Angus sentit son père aussi
attentif que lui-même. "La bibliothèque
me parle. Et elle m'inspire des songes. C'est elle qui m'a
envoyé ici. C'est elle qui m'a montré ce visage
en songe il y a 10 jours et qui m'a ordonné de partir
sur-le-champ à la recherche de cet homme.
- Mais pourquoi lui?
- Elle veut lui parler. Mais au juste qui est-il?"
Angus
fit un bref historique de la vie de son père mais ne
raconta pas son expédition dans le sud. Sa mère
n'était pas au courant de sa démarche et il
était hors de question qu'elle l'apprenne pas la rumeur.
"Je ne peux
rien te dire plus, sauf que tu ne trouveras pas mon père
dans le Sud. Il se fait tard, Malach. Ta quête n'avancera
pas plus aujourd'hui. Me feras-tu l'honneur d'accepter mon
hospitalité au palais.
- Avec grand plaisir mon seigneur.
- Je ne peux pas m'attarder plus longtemps dans cette auberge."
Mon devoir m'appelle héhé! "Mais je te
verrai au dîner. A bientôt."
Les
deux messages revinrent en effet à la mémoire
du prince qui espéra qu'ils n'avaient rien de trop
urgent et que, pour une fois, ils ne seraient pas annonciateurs
de sinistres évènements.

Dans
ses appartements, Angus trouva deux pigeons sagement posés
près d'une mangeoire pleine de graines. Il connaissait
si bien ces pigeons qu'il les reconnut immédiatement.
L'un venait de chez Elknar Do Vaner et l'autre avait assurément
été envoyé par Estellon. Il fut surpris
par ce dernier. L'homme au chat donnait que rarement de ses
nouvelles. C'était un solitaire. Angus ne connaissait
quasiment rien de lui. Il savait qu'il était un cambrioleur
et un acrobate de talent. C'est tout. Il ignorait aussi pourquoi
il s'était proposé pour infiltrer la Main Noire?
Il n'avait même pas demandé de salaire ou de
récompense...
Il décrocha les bagues. Déroula les papiers
entortillés et lu les deux mauvaises nouvelles.
Sur
le premier parchemin, en quelques mots Elknar expliquait que
Sveg avait réussi à s'échapper en neutralisant
ses gardes. Il ne semblait pas qu'il ait reçu d'aide
de l'extérieur. Angus n'était pas vraiment surpris.
Sveg avait des ressources peu communes dans ce genre de situation.
Le deuxième parchemin annonçait qu'une jeune
fille, appelée Cyrielle avait été capturée
et réduite en esclavage. Son prochain propriétaire
serait sûrement Dame Sanguine. Le sang d'Angus ne fit
qu'un tour. L'âme de Louzin fut aussi ébranlée
car elle était pour lui un peu la fille qu'il aurait
tant aimé avoir...
En
réaction au danger que représentait Sveg, Angus
donna des ordres de vigilance aux gardes du palais et à
la police de la capitale. Pour Cyrielle, il ne pouvait pas
grand chose tant qu'il ne saurait pas exactement où
elle se trouvait. Aussi, il envoya Fovea, un serviteur discret
et attentif se renseigner en ville sur l'arrivée des
dernières caravanes et sur les allées et venues
autour de la demeure de Dame Sanguine.