Alors
que Cyrielle se retrouvait saucissonnée par les trois
cavaliers, elle n'eut que le temps d'entendre ces quelques
mots: "Hahaha
La Reine..." avant de sentir
qu'on la hissait sur un cheval et que ce dernier partait au
galop.
Pendant tout ce temps, un homme, un étranger probablement,
était dissimulé dans l'ombre des fourrés.
De là, il assista à toute la scène et
pourtant il ne fit rien pour aider Cyrielle. La connaissait-il?
Dans quel camp se trouvait-il? A t-il pu entendre la conversation
des cavaliers malgré le vent qui se mêlait aux
feuilles des arbustes?
Personne
ne pourrait le dire mais ce qui était sûr c'est
qu'il partit à vive allure sur une magnifique monture.
Tout ce qu'on pouvait distinguer, c'était une cape
d'un vert éclatant, un visage dissimulé dans
un capuchon de la même couleur et un destrier d'un noir
intense et pourtant ayant une marque d'un blanc remarquable
sur la tête. Il ne se lança pas à la poursuite
des cavaliers, comme on pourrait le croire, mais se dirigea
dans la direction du nord-est.

Les
ravisseurs de la jeune fille voyagèrent avec un train
soutenu. Les conversations qu'elle avait pu surprendre indiquaient
qu'elle n'était pas une grande prise, et que ces mercenaires
auraient préféré attrapper Angus ou Friss.
Mais elle compris aussi que si elle avait été
assez bien traitée jusqu'ici, c'était qu'ils
la considéraient un peu comme un otage.
Au bout
de deux, trois jours, ils furent en vue du rivage. Cyrielle,
toujours ligotée, se retrouva au fond de ce qui lui
semblait être une embarcation. Elle percevait dans la
courbure de son dos les remous et le clapotis des vagues contre
la coque. Le bateau devait être un de ces petits esquifs
qui servaient à traverser les lacs ou les grands cours
d'eau, qui entouraient souvent les grandes villes et demeures.
Elle les connaissait par les récits entendus à
la taverne du Rat boiteux. Ces navires étaient fabriqués
entièrement à la main par de petits artisans
dont le savoir faire passait de pères en fils. Ils
se composaient de la coque à fond plat propre à
la navigation en eaux douces et d'un mat, ne mesuraient pas
plus d'une dizaine de mètres et ne pouvaient contenir
que cinq ou six personnes.
Les montures
ayant été laissées à quai, il
était probable qu'ils arrivaient à destination.
Les trois cavaliers s'étaient placés à
l'avant de l'embarcation et tournaient le dos à Cyrielle
de façon à ce qu'elle n'entende pas leur conversation.
Tout ce qu'elle put distinguer furent des mots comme "reine",
"otage", "rançon" ou encore "vengeance"
mais aussi des cris par moment qui trahissaient l'instabilité
de leur relation. Ils s'aperçurent que la petite ne
faisait plus aucun bruit et décidèrent de se
taire pour éviter toute fuite d'informations jusqu'à
ce qu'ils soient arrivés. La suite du voyage se passa
donc dans le silence le plus total. Seul le bruit des vagues
secouant le bateau et les cris de quelques oiseaux se faisaient
entendre.
Alors
que deux des ravisseurs s'étaient assoupis afin de
reprendre quelques forces, le troisième s'approcha
doucement de Cyrielle. La jeune fille redressa la tête
et croisa le regard de l'homme. Celui-ci était jeune,
à peine plus âgé qu'elle, et avait un
fin visage avenant encadré par une cascade de cheveux
sombres. Ses yeux avaient une expression espiègle.
Dans un murmure, il lui glissa quelques mots :
"Bonjour
fillette. Pas trop mal installée?
- Mmmmm!
- Non, je n'ôterai pas ton bâillon. Ça
serait trop risqué pour toi
. et pour moi. Alors?
Je me demande bien ce que tu as fait pour t'attirer de tels
ennuis
"
L'individu
semblait perdu dans la contemplation du visage de Cyrielle.
Mal à l'aise, elle tenta de se déplacer pour
éviter son regard inquisiteur. Dans son mouvement,
elle aperçut une curieuse sacoche accrochée
à la taille du jeune homme. Quelque chose semblait
gigoter à l'intérieur. Soudain la tête
ronde d'un chat apparut. L'animal planta ses yeux en amande
dans ceux de l'infortunée. Elle eut un choc. L'expression
du félin était si étrange
si humaine!
La main de l'homme vint machinalement caresser la tête
du chat qui ronronna de plaisir.
"Alors, Nesmis,
que penses tu de notre compagne? Oh oui, j'avais bien remarqué
qu'elle était charmante. Et à ton avis, que
devons nous faire? Mais non, on ne va pas la manger. Ça
serait dommage, non? L'aider? Pourquoi pas? Mais on risque
de s'attirer de gros ennuis, tu le sais? Hein? Hahahaha! Oui,
t'as raison, c'est ça qui est amusant... "
Le
fantasque personnage se détourna, non sans avoir lancé
un dernier regard plein de malice et de joie de vivre à
Cyrielle. Il reprit les gouvernes de l'embarcation comme si
rien ne s'était passé.
Au
bout d'un voyage que Cyrielle jugea beaucoup trop long dans
son inconfortable posture, l'embarcation atteignit un ponton
tout proche d'une grande demeure. Un des hommes sortit un
petit cor et en sonna. Quelques minutes plus tard des hommes
descendirent à grand pas de la bâtisse. Le premier
n'était pas inconnu de Cyrielle, elle l'avait vu de
bien près à l'auberge de Kerak.
"Voyons voir...
la jouvencelle! Pas le bâtard de la Reine ni son vieil
amant! Même pas capables de rattraper un nain blessé!
Soit. Les autres n'ont pas fait mieux. Nous devrons nous contenter
de cette petite prise. Au moins vaudra-t-elle un peu d'or
au marché d'Urilon. Olfiz!
Oui, seigneur? répondit maintenant l'homme au chat.
- Va la vendre et ne me vole pas! Les deux autres, j'ai un
courrier à vous confier..."
Olfiz
fit sortir Cyrielle du petit bateau et sortit avec elle de
la propriété par une petite porte de fer forgé.
"Quel âne
ce Theores! Il ne voit en toi qu'une marchandise! Héhéhé!
- Hummmm!!!
- Ben, je ne peux rien faire pour toi pour l'instant. J'essaierai
de donner au marchant l'idée que tu vaux plus cher
qu'un tas de viande...
- HHUUMM!!!" Cyrielle ouvrait de grands yeux, n'osant
imaginer tous les sous-entendus.
"Je garderai un il sur toi autant que je le pourrai,
mais pour l'instant je ne peux vraiment rien... Si tu me promets
de ne pas hurler, je te débâillonne." Cyrielle
acquiesça de la tête. "Dis-moi ce que tu
sais faire...
- Ce que je sais faire...?
- Oui. Si tu ne veux pas finir au bordel t'as intérêt
de savoir au moins lire et écrire...
- Ha! Heu... oui. Je sais lire, écrire, compter. Je
connais l'astronomie. Je sais jouer de la flûte et danser...
- L'astronomie? Bien, parfait! Alors je vais essayer de te
vendre comme astrologue...
- Mais je ne suis pas astrologue!
- Peu importe! Il suffit qu'il le croie et tu partiras directement
à Sangji ou dans une autre Cour. Tu ne risques rien
avec Dainfus, le vendeur, il n'aime que les jeunes hommes.
C'est pour ca que je l'ai choisi... Je n'ai aucune envie qu'il
te fasse passer l'envie d'aimer les hommes avant qu'on ait
le plaisir de se revoir..."
Cyrielle
se demandait encore comment prendre cette dernière
affirmation lorsqu'ils pénétrèrent dans
l'arrière boutique du commerçant. Dainfus vendait
humains et animaux avec le même professionnalisme. Il
avait des clients dans tous les royaumes même si l'esclavage
était interdit dans nombre d'entre eux. Il sembla fort
intéressé lorsque Olfiz énuméra
les talents de Cyrielle mais ne manqua pas de marchander,
exposant la difficulté de trouver un client intéressé
et suffisamment solvable pour ce genre de marchandise fine.
Il fixa autour du cou une chaîne en or avec un pendentif
en forme de barque. Voyant la surprise de Cyrielle, Dainfus
déclara :
"Ce médaillon
est symbolique. Il est là pour te rappeler ton état.
Ton prochain propriétaire te fera prêter serment
sur celui-ci et tu ne pourras pas t'en dédire sans
vivre l'enfer des cauchemars éternels. Certains ressentent
aussi alors des maux de têtes permanents, beaucoup deviennent
fous. Le serment peut être rompu si un nouveau propriétaire
te rachète ou si ton propriétaire t'affranchit..."
Olfiz avait de
la peine à cacher sa gêne. Il était très
bravache mais ce n'était qu'une façade. Cyrielle
comprit alors qu'il ne pouvait vraiment rien de plus pour
elle. Sinon il l'aurait fait. Quand il partit, elle se sentit
soudain abandonnée. Mais Dainfus ne la traita pas méchamment.
Il la conduisit dans une pièce où les femmes
se baignaient et la confia à une employée. Avant
de partir il précisa :
"Tu partiras
dès demain pour la Capitale. Si tu es brillante, tu
intéresseras peut-être ma meilleure cliente.
Elle est puissante et tu ne subiras aucun mauvais traitement
si tu arrives à la convaincre de tes qualités.
Pense qu'il n'est pas de sort plus enviable pour une esclave
que d'être proposée à Dame Sanguine."
Un
rapide examen des lieux permit à Cyrielle de se rendre
compte qu'il n'y avait pas d'issue. La porte était
verrouillée et les rares fenêtres, en hauteur,
striées de lourds barreaux. Elle chercha d'abord à
en savoir plus sur sa situation en parlant aux autres filles.
Mais beaucoup ne parlaient pas le même dialecte qu'elle,
et les autres se montrèrent peu loquaces.
Résignée,
Cyrielle s'assit dans un coin et se prit la tête entre
les mains. Quelle imbécile je fais! A peine sortie
de l'existence ronronnante de Kerak, et me voilà déjà
prisonnière, traitée comme une marchandise...
Elle se
révolta contre cette idée. Dans l'obscurité
naissante, sa main chercha la chaîne en or autour de
son cou. Sa première pensée fut d'arracher et
de jeter au loin cet emblème de son esclavage. Mais
au dernier moment elle se souvint des paroles de Dainfus :
C'est un médaillon symbolique. Il est là
pour te rappeler ton état? Et bien, soit! Puisqu'elle
avait été assez idiote pour en arriver là,
elle jouerait le jeu, au moins pour un moment. Elle serait
esclave. De plus, même si elle ignorait totalement ce
qu'il était advenu de Louzin, Angus et Friss, elle
espérait qu'ils avaient échappé à
la poursuite des cavaliers et qu'ils arriveraient à
s'introduire au Palais Royal. De plus elle se souvenait de
l'éclair de haine qui avait traversé les yeux
de son professeur lorsqu'Angus lui avait parlé de Sanguine...
Approcher cette sorcière ne serait peut-être
pas inutile... Cela la rapprocherait au moins de la capitale,
et ainsi des autres... Aussi elle se réconforta en
pensant que, bientôt, elle pourrait les aider. Mais
pour cela il lui fallait gagner les faveurs de Sanguine, faire
bonne impression dès le premier instant et, le plus
dur sans doute, lui cacher ses pensées secrètes...
Pour
se changer les idées, Cyrielle releva la tête
et essaya d'observer le ciel. Elle ne put en voir qu'un petit
carré d'un bleu sombre, et les étoiles étaient
masquées par un plafond de nuages bas... ainsi, même
les astres ne pouvaient lui être d'aucun secours...
Pour couronner le tout, la pluie se remit à tomber.
Son bruit devient un refrain doux aux oreilles de Cyrielle
qui ne mit pas longtemps à avoir raison de ses dernières
forces.
Un son
strident réveilla la belle esclave de son sommeil sans
rêves. Elle se redressa et regarda autour d'elle afin
d'apprendre d'où venait le bruit et s'aperçut
très vite que s'était une femme qui criait dans
la cour, ce qui ne manqua pas de lui rappeler sa condition
d'esclave. Alors qu'elle se demandait ce qui allait bien pouvoir
lui arriver aujourd'hui, le bruit d'une clef dans la serrure
se fit entendre et la grande porte en bois qui fermait le
quartier des femmes s'ouvrit sur un visage impassible. L'homme
informa Cyrielle que c'était son tour de partir pour
rencontrer sa nouvelle maîtresse. Il lui annonça
aussi qu'elle ne serait pas la seule mais qu'une autre femme
serait aussi du voyage.
Alors
que Dainfus donnait ses dernières recommandations à
Cyrielle afin qu'elle puisse se faire accepter du mieux qu'elle
le pouvait, une jeune femme monta dans la caravane réservée
aux détenues. C'était une femme très
belle, brune, les cheveux arrivant au niveau des fesses, des
formes à faire tomber tous les hommes à ses
pieds et à rendre toutes les femmes jalouses. Dainfus,
la voyant arriver, expliqua à Cyrielle qu'auparavant
elle était une princesse d'un pays des lointaines steppes
de Raghnie où les guerres tribales étaient inscessantes.
Son armée avait du être vaincue. Elle fut enlevée
et vendue à prix coûtant à un très
riche marchand. Depuis ce jour elle ne fait que passer de
main en main.
Il était temps pour la caravane de partir et Cyrielle
voyant son ancienne prison s'éloigner, se demanda ce
qui allait pouvoir se passer à présent. Involontairement
elle s'abandonna à ses pensées. Que pouvaient
devenir son beau ravisseur et son étrange chat?

La
première escale se fit dans l'un des entrepôts
que Dainfus avait tout le long des voies commerciales. Il
était maniaque avec la qualité des marchandises,
ce qui lui valait une réputation qui traversait de
nombreux royaumes. Ainsi Cyrielle constata que sa cellule
était peu meublée mais propre. Le trajet de
la journée avait été long et elle s'allongea
juste après avoir avalé son dîner. Elle
avait à peine fermé les yeux qu'elle se mit
à penser à Olfiz et à son chat. Nesmis...
Nesmis... L'image lui paru curieusement nette, mais ces
yeux étaient ceux d'Olfiz.
Ca va?
La
surprise lui fit ouvrir les yeux. Que se passait-il? Les livres
et les récits de Louzin étaient peuplés
d'animaux doués de facultés particulières.
Ce chat pouvait-il être le médium télépathe
de son maître?
Elle
essaya de renouer le contact mais rien ne venait. Lorsqu'elle
commença à renoncer, l'image du chat revint.
Il lui fallait simplement se détendre...
- Ça va ?
- Oui.
- Sais-tu où ils t'emmènent ?
- Oui, à la Capitale Sangji, chez Dame Sanguine. Ils
emmènent aussi une princesse.
Elle
essaya de former dans son esprit l'image que sa mémoire
avait gardée de la jeune femme.
- Sais-tu qui c'est?
- Non. Tout le monde l'appelle "Princesse".
- J'essaierai de me renseigner avant de repartir. Je ne peux
pas suivre la caravane plus longtemps sans que Theores ne
se rende compte de mon absence. Mais je vais informer qui
il faut à Sangji. Prends garde à toi, ma belle.
On se reverra.
- Merci Olfiz.
- Mon nom est Estellon.
- Merci Estellon.
L'image
perdit en un instant son intensité mais Cyrielle préserva
le sourire du chat en elle comme son seul soutien dans cette
cellule vide.