Angus
et Louzin chevauchaient à bride abattue vers le cirque,
ignorant tout du danger qui les guettait. Lorsque le crépuscule
apparut, ils s'arrêtèrent dans une plaine afin
d'y camper. Ils purent alors enfin discuter au calme.
"La reine n'a pas changé d'avis à mon
sujet? Interrogea Louzin.
- Hélas non. La dernière fois que je l'ai vue,
il y a de cela deux mois, elle t'en voulait toujours beaucoup.
C'est ridicule mais c'est ainsi et il faudra se débrouiller
pour que tu puisses l'aider, à son insu s'il le faut.
- Ce sera difficile. Les Cinq sont très puissants
et les vaincre ne sera guère aisé, d'autant
plus si nous devons le faire clandestinement. As-tu un plan
ou une idée?
- Nous irons d'abord au Cirque des Voix afin de retrouver
quelques amis qui pourront nous aider, et attendre l'éventuelle
arrivée de Friss. Ensuite, nous partirons pour le palais
royal où je te ferai entrer d'une façon ou d'une
autre. Il faudra d'abord en savoir un maximum sur nos adversaires
afin d'éviter toute mauvaise surprise, après,
nous aviserons.
- Les prochains jours promettent d'être durs, dormons
maintenant."
La
nuit fut agitée. La pluie ne cessait pas et tombait
toujours sans discontinuer, menaçant de percer la toile
de leur tente. Les fréquents coups de tonnerre troublaient
le sommeil d'Angus et Louzin et effrayaient la monture empruntée
à Friss. Le grand cheval gris du jeune homme demeurait
cependant étrangement calme. Quand la pluie se calma
un peu, un vent d'Est se leva qui vint souffler sur leur campement,
agitant vigoureusement le frêle abri. Dans un demi sommeil,
Angus crut entendre des voix dans ce vent, des voix qui semblaient
lui délivrer un message qu'il ne comprenait pas...
A moitié conscient, il prêta l'oreille et crut
distinguer "Cyrielle" dans le babillage aérien
ce qui l'éveilla complètement. Tendant de nouveau
l'oreille, il n'entendit plus rien. Ne sachant pas s'il avait
rêvé où s'il avait effectivement entendu
quelque chose, il se rallongea et tâcha de retrouver
le sommeil. Mais cette allusion à Cyrielle le troublait
Au
petit matin, Louzin fut le premier à se réveiller.
La pluie avait enfin cessé et l'air embaumait d'une
agréable senteur de végétation mouillée.
Le vieil érudit constata douloureusement que ces nuits
à dormir hors du confort même spartiate de son
logis n'étaient plus de son âge. Il regarda son
fils, toujours endormi, et un mince sourire illumina son visage.
Il avait fait des choses bien et d'autre moins bien tout au
long de son existence, mais Angus était certainement
la meilleure chose qu'il lui soit arrivé. Quant à
sa mère, il ne pouvait y penser sans que son cur
se serre. La reine, sa reine, pourrait-elle un jour lui pardonner
et comprendre enfin que son départ, ou sa fuite comme
elle disait, n'était que la seule issue pour préserver
le royaume même s'ils devaient, tous deux, renoncer
au bonheur?
Il
était temps de se mettre en route. Il secoua Angus,
éteignit le feu qui sommeillait et sella son cheval.
Le jeune
homme avait les traits tirés et semblait avoir passé
une mauvaise nuit. Louzin lui jeta un il préoccupé.
Malgré son âge, Angus était déjà
plongé en plein cur du Grand Jeu. Pensant aux
épreuves qu'il avait lui-même subies, le professeur
soupira. Sans échanger un mot, ils prirent la direction
des contreforts des Grands Monts qui se dessinaient dans la
brume matinale. Leurs robustes montures maintenaient un rythme
rapide. Louzin serrait les dents en sentant ses os gémir
et regrettait amèrement de ne pas avoir plus fait attention
à sa condition physique au cours des dernières
années

Vers
la mi-journée, alors qu'ils venaient d'arriver au sommet
d'une colline, Angus se dressa sur sa selle et scruta les
environs. Au bout d'un moment il tendit le bras dans la direction
du village. A mi-chemin, et malgré la pluie, on pouvait
distinguer un cavalier vêtu d'une cape verte assez voyante.
"On
nous poursuit.
- Attends un instant."
Louzin
fouilla dans une de ses sacoches et en retira un complexe
instrument optique constitué de plusieurs lentilles.
Il l'ajusta à son il. Bientôt, un sourire
apparut sur son visage. Il rangea soigneusement son outil
et se tourna vers son fils.
"Dis
moi, ça te dit quelque chose le nom de Sveg Bannon?
- Le Loup Noir? L'un des meilleurs chasseurs de primes
du continent. Il est censé être mort depuis trois
ans, tué par un démon qu'il pourchassait pour
le compte de la Sainte Inquisition.
- Et bien, il semble plutôt en forme pour un mort.
- C'est lui qui nous poursuit?
- En effet.
- Et tu le connais?
- Assez bien. Il a travaillé pour moi et je lui ai
même appris quelques trucs. C'était quelqu'un
de remarquable avec un grand sens de l'honneur... pour un
chasseur.
- Tu pourrais le convaincre de nous laisser en paix?
- Haha! Je crains que non. Sveg exécute toujours ses
contrats, même au péril de sa vie.
- Dommage! Allez, père, mettons-nous en route. Voilà
une raison de plus pour nous hâter."
En
milieu d'après-midi, ils étaient arrivés
au pied des Grands Monts. Les sommets enneigés se dressaient
au-dessus d'eux tandis que les falaises de granit brun se
faisaient de plus en plus nombreuses, compliquant ainsi leur
progression. Durant le chemin, Louzin avait paru soucieux,
comme si quelque chose le tracassait. Il s'arrêta brusquement.
Angus se retourna.
"Qu'il
y a-t-il père? Tu es fatigué?
- Fatigué, oui. Et en plus je suis complètement
stupide. Décidément, j'ai vraiment perdu mes
réflexes.
- Que veux tu dire?
- Sveg est parfaitement capable de suivre notre piste sans
qu'on le remarque
- ...et pourtant, il s'est lancé à notre poursuite
sans aucune discrétion
- ...donc, il nous pousse, là où il le désire
- ...vers notre destination, le Cirque des Voix
*
- ...où un piège nous attend!
- Mes compagnons
"
Le
visage d'Angus avait pris une teinte cireuse. Vaillamment,
il refoula son inquiétude et tenta d'élaborer
une nouvelle stratégie.
"Trois
options. Soit on fonce dans le piège, soit on le contourne,
soit on affronte Sveg.
- Oui. La première ne me plait pas trop... Nous sommes
probablement déjà surveillés donc je
ne crois pas que la seconde soit plus valable... quant à
la troisième, Sveg se doute probablement que nous pouvons
pressentir son traquenard. Il est sûrement tout près
à nous surveiller et sur ces gardes.
- Oui, mais il est sûrement seul derrière, alors
que nous ne savons pas ce qui nous attend devant.
- Supprimer le chasseur de primes ne nous dégagera
pas la route pour autant.
- Cela évitera peut-être qu'il donne l'alerte
aux autres si nous essayons de les surprendre et peut-être
trouverons-nous sur lui des documents intéressants.
- En effet, Sveg a toujours péché par un excès
de confiance en lui. Il est bien capable de porter sur lui
son ordre de mission."
Des
bruits de sabots... Angus pivota en un battement de paupière.
Ce qu'il vit lui arracha le premier vrai sourire depuis ces
derniers jours. Friss perché sur le cheval emprunté
à l'auberge tenait dans sa main gauche les reines d'un
grand cheval sur lequel reposait, visiblement sonné
le grand chasseur de primes.
"Héhé,
ce grand benêt vous épiait avec tant de soins
qu'il n'a pas entendu l'ours Friss qui arrivait derrière
lui. Hahaha!!!"
Après
une fouille rapide, Angus conclut que leur poursuivant ne
portait aucun document compromettant.
"Ça
aurait été trop beau...
- Tiens, tiens... murmura Louzin en tendant sa main vers l'encolure
de Sveg. Je ne lui connaissais pas ce goût pour les
bijoux..."
Dans
le creux de sa main, brillait une étoile à neuf
branches en or.
"L'étoile
du Nord, une histoire de démon et de Sainte
Inquisition. Que devons nous en déduire? Alliés
ou concurrents des Cinq? Y a-t-il eu du nouveau depuis
mon exil?
- Annelise a fait un mariage de convenances avec Loig, Premier
Né de l'Etoile du Nord...
- Annelise? Finalement, ça ne me surprend guère.
Sa quête des anciens savoirs devait nécessairement
se poursuivre auprès des mages de l'Etoile du Nord.
De plus elle en connaît suffisamment à mon sujet
pour vouloir se débarrasser de moi ou m'utiliser. Nous
avons donc confirmation de l'identité de l'employeur
de Sveg. Mais cela m'étonne tout de même de lui
voir ce collier mais ce n'est pas un simple collier... c'est
un collier d'esclave. Le chasseur n'a pas succombé
mais il a dû plier les deux genoux devant ce démon.
Un démon à la solde de l'Etoile du Nord,
à moins qu'il ait été vendu... Nous pouvons
le retourner comme un gant si nous le libérons mais
ce n'est pas si simple: il nous faut soit le racheter, soit
vaincre ses maîtres.
- Il y a une autre solution...
- Oui, je sais bien... Mais nous ne pouvons pas choisir cette
option à sa place. S'il defie l'autorité de
son maître, il ne trouvera pas la paix tant que celui
qui l'a réduit en esclavage ne sera pas mort.
- Que faisons-nous de lui alors? S'il est bien au service
d'Annelise nous risquons de partager son sort dès que
nous aurons franchi cette montagne.
- Je suis inquiet pour mes compagnons restés au Cirque...
- Il y a un moyen d'y parvenir à pieds par le chemin
des crêtes, déclara Friss. Mais à trois
nous nous ferions remarquer à coup sûr! Ma petite
taille serait un atout pour cette mission.
- Mais ta blessure ?
- J'ai connu bien pire. Et de toutes façons, je ne
me sentirais pas tranquille de ne pas essayer de les prévenir.
S'il y a une chance qu'ils ne soient pas encore pris dans
les mailles du filet.
- Je suppose que je peux dire ce que je veux, tu n'en démordras
pas...
- Héhé, fit le nain.Quant à vous, votre
itinéraire doit changer. Peut-être trouverez-vous
moyen de brouiller les cartes... Vous gardez Sveg? Moi je
file, pas une minute à perdre...
- Bonne chance Friss!" Lança Angus en voyant le
nain se diriger au galop vers une combe à l'Est où
il abandonnera sa monture.
Il
regarda Louzin d'un air interrogateur.
"Que
faisons-nous de Sveg? Et quel itinéraire prenons-nous?"
Alors
que la lumière déclinait sur les Grands Monts,
Angus et son père choisirent finalement un itinéraire
détourné pour accéder au cirque par son
plus haut col. Au réveil de Sveg, avant qu'il ne reprenne
complètement ses esprits, Louzin l'avait entraîné
dans un sommeil hypnotique et ils en avaient tiré des
informations suffisantes pour rejoindre le cirque sans trop
d'encombres. Le chasseur de primes et une dizaine d'autres
mercenaires avaient suivi la trace d'Angus à travers
les montagnes et étaient parvenus au cirque après
que celui-ci y ait laissé ses compagnons. Se doutant
que sa proie reviendrait par là, Sveg était
parti seul sur sa piste. Son but était de prévenir
ses complices lorsque ce dernier remonterait le défilé
qui précède le cirque. Si tout s'était
passé selon ses plans, Angus n'aurait jamais rejoint
ses compagnons, et lui et son père auraient été
conduits aux geôles de l'Etoile du Nord avant
d'en devenir des esclaves, ou bien pire encore.
C'était
un peu par goût du défi que Sveg s'était
rendu visible quelques heures plutôt. Sa vanité
l'avait toujours rendu imprudent. L'itinéraire choisi
maintenant évitait bien sûr le défilé.
Il leur faudrait un jour de plus pour accéder au cirque
mais probablement les mercenaires ne se rendraient compte
de la supercherie que lorsqu'ils auraient le renfort des compagnons
d'Angus. De plus, Sveg était le chef de la bande et
sans lui, ils n'oseraient certainement pas les attaquer.
La seule
mauvaise nouvelle était à présent qu'il
n'y avait pas que la Main Noire qui s'intéressait
à eux. Ils avaient opté pour garder Sveg prisonnier
avec eux car libre il les harcèlerait jusqu'à
ce que sa chasse ait abouti. Il n'était pas envisageable
non plus pour Angus et Louzin de supprimer un prisonnier.
Il était toutefois très encombrant car dangereux
même dans sa captivité.

Après
une journée de voyage supplémentaire, les deux
compagnons arrivèrent enfin au Cirque des Voix, prochaine
étape de leur voyage. Ancien volcan, et un des hauts
lieux du culte d'Elisia, déesse du Feu et de la Passion,
le temple qui s'y trouvait, et le volcan lui-même, furent
détruits durant la Guerre des Dieux. Du site il ne
restait plus qu'un vaste cratère de roche rougeâtre
entouré d'un cercle de roche déchiquetée
de plusieurs mètres de hauteur. Habité pendant
un temps par des survivants de la région qui y creusèrent
un vaste réseau d'habitations troglodytiques dans son
pourtour, le cirque est de nos jours un endroit désert.
Laissant
Louzin et le prisonnier dans un endroit sûr, Angus partit
à la recherche de ses compagnons tout en prenant garde
à ne pas glisser sur la roche rendue très glissante
par la pluie. Il trouva leurs traces rapidement : restes de
feu de camp et bagages abandonnés. Mais personne dans
les environs. Une rapide reconnaissance du réseau de
grottes limitrophes lui permit de les retrouver enfin...
Manifestement
un combat avait eu lieu quelques jours auparavant, un néophyte
aurait conclu que les mercenaires de Sveg et les compagnons
d'Angus s'étaient sauvagement entretués. Mais
l'héritier du trône de Cendres avait eu le meilleur
des enseignements à l'Académie Militaire de
Sangji. Avec précaution il examina le charnier. Rapidement
une conclusion stupéfiante s'imposa au jeune prince.
Les cadavres des chevaliers en armures pourpres, la couleur
de la reine, étaient intimement liés à
ceux des mercenaires en cotte de maille noire, signe que les
deux groupes ne s'étaient pas battus entre eux mais
bien côte à côte contre un ennemi commun.
La plupart des morts semblaient avoir été déchiquetés
y compris à travers leurs protections. Voila qui ne
présageait rien de bon...

Pendant
ce temps là, Louzin profitait de l'absence de son fils
pour tenter d'obtenir des informations sur les évènements
en cours. Détachant un des petits flacons couleur ivoire
de sa ceinture, il en absorba en totalité le suc rosâtre
de rapicarachne qui y était contenu. Puis, rompant
à contrecur une promesse qu'il s'était
faite bien des années auparavant alors qu'il s'éveillait
dans un petit village perdu et épuisé par une
fièvre qui avait bien failli avoir raison de lui, il
sortit d'un coffret de bois de hêtre un Cristal de roche
d'une pureté parfaite, taillé en forme de poire
et suspendu à une chaîne d'or.
Contrôlant
sa respiration et récitant mentalement les formules
de concentration nécessaires, il fit appel à
un pouvoir qui lui avait valu autant de réussites que
de catastrophes et l'avait contraint à l'exil. Plongeant
son regard dans la pierre, il partit à la recherche
du futur...
Apprendre
des informations par ce moyen était très périlleux,
d'une part du fait de l'épuisement que cela implique
et d'autre part parce que le futur est en perpétuel
mouvement. Ainsi connaître ses futurs possibles pouvait
amener un homme, aussi si sage fut-il, au bord de la folie.
Tous les soucis qui avaient amené à la ruine
la vie antérieure de Louzin étaient dus à
l'utilisation inconsidérée de cette pierre maudite.
Cependant l'heure n'était plus aux demi-mesures. Dés
la première seconde où la pluie était
tombée, le vieil enseignant avait senti l'urgence de
la situation. Les évènements et nouvelles qui
suivirent n'avaient fait que renforcer ce pressentiment jusqu'à
l'amener à rompre son vu de ne plus utiliser
la pierre.
Tout d'abord,
et comme chaque fois, il ne vit qu'un point noir au centre
de la gemme, son esprit sentit une faible résistance
et enfin l'arbre des futurs possibles s'ouvrit devant lui.
Interroger pour un futur autre que le sien allait lui coûter
une énergie phénoménale. D'ailleurs,
il n'avait jamais tenté l'opération cependant
théoriquement cela était possible. Tout d'abord
il avait besoin de se fixer sur une personne. Il lui fallait
donc quelqu'un qui n'avait pas de lien direct avec leur aventure,
mais qui bien qu'étant à l'abri verrait sûrement
les changements intervenir. Pas quelqu'un de célèbre
qui aurait une vue sans doute trop corporatiste des choses,
mais plutôt quelqu'un du peuple ayant les pieds sur
terre, quelqu'un de bon qui lui permettrait de se faire une
idée plus précise du futur par ses réactions...
Il choisit Cyrielle.
Et c'est
alors qu'il vit... et ce qu'il vit l'étonna au plus
haut point, tant que, de surprise, sa concentration lui échappa.
Laissant s'échapper la gemme de vision de ses mains,
il n'eut que le temps de l'apercevoir une dernière
fois avant qu'un nuage noir ne la cache à sa vue. De
cette sombre turbulence surgirent deux bras velus gigantesques
prolongés par des mains griffues. Epuisé par
l'utilisation de la pierre, Louzin ne put que serrer fortement
un parchemin tiré de sa ceinture à la hâte
et psalmodier un unique mot avant d'être littéralement
déchiqueté par la créature inconnue et
en grande partie dissimulée. Le vieil homme fut tué
instantanément par le monstre qui s'empara du cristal
de roche avant de disparaître dans le néant après
avoir lancé une dernière remarque :
"Pauvre
fou! Quelle déchéance! Tant de puissance annihilée
d'un seul coup... Pourtant tu ne nous étais pas nuisible,
sans cette pierre j'aurais pu te laisser en vie. Adieu donc
Louzin, ancien maître du savoir et gardien de la gemme
de vision de Darielle..."
Alors
que la créature disparaissait, le corps de Louzin sembla
baigner dans une lueur mordorée et quelques secondes
plus tard, il ne resta plus que ses habits vides de chair
portant cependant encore des traces de sang écarlates.

Plus
bas dans le cirque, Angus était au bord de la nausée.
Il se dirigea vers l'une des ouvertures béantes sur
le cur du cratère. Le vieux temple abandonné
s'élevait en son centre, en contrebas des nombreux
étages de galeries. Un instant il crut voir une lumière
irradier au travers des lézardes du lieu saint. Puis
un flash l'éblouit.
Soudain
il eut conscience plus intensément du danger. Ce qui
venait d'arriver à Louzin lui vint comme un souvenir.
D'autres images plus anciennes de la vie au village de Cyrielle.
Encore plus anciens, les souvenir des querelles avec la Reine
Orselia. Il vit sa naissance et même des souvenir qui
lui semblèrent être un inceste... Il avait en
lui les souvenir de son père! N'ais pas peur, fils.
Je suis en toi mais ce n'est que provisoire... J'espère...
Angus eut conscience qu'il devait fuir.
De
retour aux chevaux, Angus ramassa les affaires de son père.
Il avait beau le sentir par moment présent en lui,
il eut un pincement en pensant à la violence de sa....
mort. Le corps absent été une chose bien étrange.
Sveg était encore couché dans un coin de la
clairière, anesthésié par les drogues
de Louzin. Ce n'était pas très bon pour sa santé
mais il ne fallait prendre aucun risque avec cet homme-arme.
Même si la seule chance de survie de son père
avait partie liée avec ce haut lieu du culte d'Elisia,
Angus ne regrettait pas de le quitter. La perte de ses compagnons
et la "mort" de son père étaient difficiles
à supporter. De plus il n'avait aucune nouvelle de
Friss qui aurait dû se trouver ici, mort ou vif, à
moins qu'il n'ait fait de mauvaises rencontres en chemin ou
qu'il se soit enfui en voyant le désastre, en sentant
le danger. Abandonner ses amis sans sépulture lui laissait
aussi quelques remords... Peut-être un jour, en des
temps plus calmes, reviendrait-il pour rassembler leurs os
et les ramener à leurs familles.
Après
un quart d'heure de trot soutenu, Angus ralentit l'allure
pour ne pas fatiguer trop vite les chevaux. La nuit tombait
tard en cette saison mais le soleil ne mettrait pas deux heures
à disparaître derrière les collines. Le
jeune homme avait bien l'intention d'aller le plus loin possible
avant la nuit noire. Il se savait traqué de toutes
parts et devait choisir avec soin ses abris pour la nuit.
Il était encore assez loin de Sangji pour que son visage
ne soit pas connu dans les villages mais toutefois il y aurait
sûrement des espions de la Main Noire dans les
auberges. Aussi il éviterait de passer au centre des
principaux bourgs et dormirait à la belle étoile.
Accompagné d'un prisonnier, il était difficile
de demander le gîte à des paysans. Heureusement
en cette saison les nuit étaient douces. A l'approche
de la capitale, dans les derniers jours de son voyage, il
utiliserait le réseau des amis les plus sûrs
de la couronne.
Le périple
d'Angus se poursuivit, sans incident notable. Le jeune homme
prit soin d'éviter tous les endroits susceptibles d'intéresser
la Main noire. Et lorsque les provisions venaient à
lui manquer, il ne se ravitaillait que dans de petites fermes
isolées, en abandonnant quelques heures son prisonnier
pour éviter d'attirer l'attention. Entravé,
abruti par la drogue tel qu'il l'était, Sveg ne risquait
guère d'aller bien loin.
Les quelques
paroles échangées avec les rares fermiers qu'il
avait rencontrés portaient toutes la trace d'une inquiétude
et d'une méfiance grandissante. Même au cur
du royaume de Cendres, les troubles commençaient à
se faire sentir et la menace d'une guerre civile se précisait.
Il eut une pensée inquiète pour sa mère
qui devait se retrouver dans une situation politique délicate.
Se sachant
traqué, Angus redoubla de précaution une fois
arrivé à quelques jours de marche de Sangji.
Il voyageait maintenant de nuit. Il ressentait toujours la
présence de son père. C'était une sensation
indéfinissable, qui lui semblait parfois provenir du
plus profond de son être, parfois à fleur de
peau. Fort heureusement, Louzin eut la décence de rester
fort discret pendant toute la durée du voyage.
Arrivé
au terme de son périple, Angus eut peu de peine à
faire jouer ses relations. Il s'agissait souvent des amis
de longue date de sa mère, qui avaient déjà
prouvé leur loyauté par le passé, et
qui avaient renouvelé de façon solennelle leur
allégeance à la couronne au début des
troubles. Des compagnons fidèles sur lesquels il pouvait
compter.
Ainsi
Angus confia la garde de Sveg à Elknar Do Vaner, un
baron local. Bien que commençant à accuser un
âge avancé, Elknar dégageait toujours
une étonnante impression de puissance et d'autorité.
Ancien Baron d'une des puissantes forteresses frontalières
et ancien commandant de la Garde Pourpre, la garde royale,
il avait reçu son fief lorsqu'il s'était retiré,
en récompense de ses longues années de service
et en signe d'amitié. Angus discuta longuement avec
Elknar, et s'informa des récentes évolutions
de la situation. Alors que les bandes armées se multipliaient
dans les provinces, des dizaines de rumeurs contradictoires
sur l'origine des troubles grossissaient et se multipliaient
dans le cur même de la capitale. Par contre, aucune
nouvelle, aucun message de Friss n'était arrivé.
Angus décida donc de ne confier à personne ce
qu'il était advenu de son père, du moins pour
le moment.