Il est des
forêts si profondes que nul ne sait vraiment ce qu'elles
hébergent. Il est des histoires si folles que nul n'y
donne crédit. Il est des hommes si fous qu'ils croient
aux fées. Il est des nains si fous qu'ils se prennent
à les aimer.
Cette
odeur de terre... cette odeur de terre! Cette odeur de
terre éveilla Cyrielle en sursaut. C'était impossible,
il ne pouvait pas pleuvoir! Pourtant si. C'était un
bruit assourdissant, tel un galop. Elle souleva le coin du
rideau et contempla les zébrures de la pluie avec perplexité.
Il ne pouvait pas pleuvoir et pourtant il pleuvait.
C'était
le mois du désert et il portait bien son nom dans cette
contrée du sud des Grands Monts. C'était comme
si les montagnes retenaient hermétiquement les nuages
dans le nord. Cyrielle habitait la mer d'Essan mais n'avait
jamais vu plus d'eau que celle des rivières éphémères
provoquées par les pluies d'automnes. De la pluie au
mois du Désert elle n'en avait jamais vu non plus,
ni elle, ni ses aïeux, ni les aïeux de ses aïeux.
C'est simple sa grand-mère lui disait toujours que
farouche comme elle était, elle avait plus de chances
de voir la pluie au mois du désert que de trouver un
homme qui la supporte. Mais là n'était pas le
problème. Il pleuvait.
Elle
s'élança dans la rue, vêtue comme la veille,
espérant que cette pluie, au moins, serait chaude et
que cette révolution climatique n'en fut pas vraiment
une
Elle
trouva Louzin, son professeur d'astronomie, sur le perron
de l'université, scrutant le ciel de ses yeux plissés.
Louzin
avait sa mine des mauvais jours... Cyrielle observa le professeur
pendant un instant sans émettre une parole, et se demanda
une fois de plus ce qui avait poussé cet homme manifestement
cultivé à arriver un beau soir, en pleine saison
de froide brume, à moitié mort de faim et avec
une forte fièvre qui avait mis à rude épreuve
les talents de Rowena, la guérisseuse, et à
s'installer à demeure en tant que professeur dans ce
modeste village reculé. Après sa longue convalescence,
il manifesta le désir de rester parmi ceux qui l'avaient
recueilli. Rapidement sa sagesse, son érudition et
son expérience lui valurent le respect de tous et quand
il se proposa pour enseigner à l'école du village
les doyens s'empressèrent d'accepter. Depuis bien des
années maintenant, il émerveillait les enfants
et les adultes avec ses histoires et contes, tour à
tour fantastiques, drôles, mystérieux et terrifiants.
Mais de son passé, jamais il ne soufflait un mot.
Bien
que possédant certains des attributs d'un âge
certain, avec son visage mangé par une longue barbe
blanche et ses sourcils broussailleux, il avait gardé
dans les yeux une lueur de malice qui avait visiblement survécu
à des temps moins heureux. Bien sûr, son arrivée
mystérieuse, sa forte personnalité et le voile
qui recouvrait ses origines ne cessaient d'intriguer les villageois.
Ainsi les plus jeunes d'entre eux se plaisaient à élaborer
les scénarios les plus farfelus sur la véritable
identité du personnage. Suivant les moments il était
un puissant magicien menant d'obscures expériences,
un maître voleur pourchassé par toutes les autorités
du monde connu ou encore un démon venu observer les
hommes. Quand ces rumeurs parvenaient aux oreilles de Louzin,
il se contentait d'un sourire énigmatique.
Il
menait une vie simple et ce qu'il aimait le plus, à
part enseigner, c'était de monter au sommet du Mont
Drasil, la colline qui dominait le village de son imposante
masse rocheuse, pour observer les étoiles.
Mais ce matin-là,
le vieil homme était perplexe et une vague expression
d'inquiétude se dessinait sur son visage parcheminé.
Il ressentait une sensation qu'il n'avait plus connue depuis
son arrivée au village. Cette pluie lui était
incompréhensible et il n'aimait pas ne pas comprendre.
Sa propre observation de la veille lui avait indiqué
un temps sec avec un léger vent d'est. Et en aucuns
cas de la pluie.
Un léger
bruit le fit sursauter. Il baissa les yeux pour croiser le
regard vert émeraude de Cyrielle. Un sourire se dessina
sur ses lèvres. La jeune fille fantaisiste était
son étudiante préférée. Son esprit
vif, critique, parfois moqueur allié à une grâce
évidente la rendait naturellement sympathique aux yeux
du vieux professeur. Mais ce qui lui plaisait le plus c'était
son insatiable curiosité.

Alors que la pluie
redoublait de férocité et que la colère
du ciel illuminait de ces éclairs toute la vallée,
un bruit sourd se fit entendre.
Tous
deux se retournèrent pour apercevoir à quelques
centaine de mètres de là, la silhouette d'un
cavalier. Il semblait pousser sa monture à la limite
de ses forces. Cyrielle adressa un regard inquiet à
son mentor :
"Que
se passe-t-il professeur?
- Ha! Je crains fort que ce temps ne laisse rien présager
de bon. Et la venue de ce cavalier n'est pas là pour
me rassurer."
Le
cavalier n'était plus qu'à quelques mètres
des premières chaumières du village. Il montait
un cheval gris comme l'orage plus grand que tous ceux qu'avait
pu voir Cyrielle. Il était encapuchonné dans
un immense manteau couleur nuit et ruisselant d'eau. Il mit
pied à terre à l'entrée du village et
porta toute son attention à sa monture comme s'ils
étaient seuls au monde. Remontant sa main gantée
le long de l'encolure, il semblait communiquer avec le cheval.
Puis il guida son cheval vers un appentis. Cyrielle prit conscience
à ce moment là de l'étrangeté
de la scène. Le cheval était scellé mais
n'avait ni rênes, ni mord. Tout cela s'était
passé très vite mais le cavalier donnait l'impression
d'une infinie lenteur. Chaque geste était précis,
sans fioritures inutiles. L'instant d'après c'est un
visage calme et sans âge qui fit face au vieux professeur.
Les larmes
se mirent à couler le long de ce visage tanné
et ridé par les ans. Une lueur nouvelle était
apparue au fond de ce regard pourtant si familier à
Cyrielle. La course du temps parut s'arrêter. Tout d'un
coup le visage inondé de larmes du vieux professeur
s'illumina de joie. Il avança lentement vers le mystérieux
étranger et le prit dans ses bras. Les deux restèrent
ainsi pendant de nombreuses minutes, qui semblèrent
durer une éternité. Louzin s'écarta enfin
et prononça ses mots avec lenteur et difficulté
comme s'ils lui brûlaient les lèvres :
"Mon
fils..."
Jamais
le vieil homme n'avait évoqué son passé
et voilà qu'apparaissait quelqu'un qui avait tout l'air
d'un revenant. La pluie d'abord, l'arrivée inattendue
du fils de Louzin ensuite... Voilà qui était
bien étrange. Cyrielle resta cependant à l'écart,
craignant de déranger les deux hommes en un instant
aussi solennel. Mais les deux hommes souriant regardèrent
ensemble la belle Cyrielle. On sentait que Louzin souhaitait
ardemment présenter la jeune fille. Il l'appela doucement
de la main.
"Cyrielle,
voici Angus, mon fils. Son retour était écrit.
- Et que signifie-t-il, ce retour? dit Cyrielle troublée
par le regard d'Angus.
- Rien de très important, chère enfant, juste
ma mort prochaine...
- Mais... mais vous n'êtes pas malade
et... et
rien ni personne ne vous menace ici... à part peut-être..."
Elle
eut soudain un regard sévère à l'intention
d'Angus.
"Non,
je ne crains rien de sa part. C'est un oiseau de mauvaise
augure mais il n'y est pour rien. Il obéit juste aux
consignes que je lui ai données." Il se tourna
vers Angus. "Ta mère sait-elle où je suis?
- Oui, évidemment. Depuis quatre ou cinq ans déjà.
Un de ses espions t'a localisé. Mais ce n'est pas elle
qui veut ta tête..."
La
tête de Cyrielle commençait à lui tourner,
toutes ces révélations en une seule fois, cela
en était trop. Ne semblant rien remarquer de son trouble,
Louzin et Angus continuaient à discuter...
"Tiens
donc, répondit Louzin, si ce n'est pas ta mère,
qui diable cherche donc à se débarrasser de
moi?
- La Main Noire. Enfin c'est ce que je pense. Certains
de mes amis ont eu vent d'un contrat qui aurait été
mis sur ta tête."
Une
expression de surprise apparut sur le visage de Louzin. Son
regard se fit aussi plus incisif. Attentive, Cyrielle tressaillit.
Les yeux de son cher professeur avaient maintenant quelque
chose d'effrayant. Jamais auparavant, elle n'avait pu imaginer
que le vieil homme pourrait être dangereux. Mais à
présent, elle doutait
"Comment
se fait-il? Juste avant mon départ, j'étais
plutôt en bon terme avec les Cinq de l'Ombre.
On avait conclu un accord
.
- Un accord?
- Rien de bien important, fils. J'enterrais certains secrets
compromettant et eux me laissaient tranquille. Mais que s'est-il
donc passé?
- Comme tu le sais, père, c'est très difficile
d'avoir des informations sur la Main Noire. Mais il
semble bien que Sanguine ait réussi à prendre
un siège au sein des Cinq.
- Cette jeune péronnelle? Elle voyait loin, mais n'avait
guère les moyens de ses ambitions.
- Beaucoup de temps c'est écoulé depuis ton
départ
.
- C'est vrai. Mais cessons là. Ce n'est pas le plus
important. Sale temps pour la saison, hein, fils?"
Un sourire
apparut sur le visage d'Angus :
"Allons
discuter de cela à l'abri. J'ai eu mon comptant de
pluie pour la journée."
Sur
ces entrefaites, tous trois s'éloignèrent du
centre du village en direction de l'auberge locale, "Le
Rat Boiteux", où une longue nuit blanche les attendait.

En
entrant, ils furent salués et accueillis par Tranbar
Riddelheim, le maître des lieux. La salle était
déjà presque comble, les intempéries
modifiant les activités habituelles de chacun. Il régnait
une odeur de bois vermoulu se mêlant aux douces effluves
du parquet fraîchement ciré et de la bière.
Tranbar
était un homme petit et replet, mais tous au village
savaient que ce n'était qu'une apparence. Aventurier
chevronné, Tranbar avait parcouru tout Andelys du nord
au sud avec un groupe de mercenaires alors réputés,
les Haches de Feu. Il y a maintenant quelques années,
il décida de se ranger et ouvrit cette auberge grâce
aux trésors qu'il avait récoltés.
Cyrielle,
Louzin et Angus allèrent s'installer dans un coin près
du feu et commandèrent trois bières.
Cyrielle
entortillait ses cheveux comme pour les essorer mais sa concentration
se portait sur Angus. Quel âge pouvait-il avoir? Louzin
était au village depuis 15 ans au moins. S'il lui avait
laissé des consignes c'est que ce n'était déjà
plus un bambin à l'époque... disons minimum
17 ou 18 ans. Mais pourquoi se posait-elle cette question
bien futile à côté de toutes celles qui
se précipitaient depuis l'arrivée d'Angus? Et
pourquoi le fixait-elle ainsi? Elle passa aussitôt au
pourpre en prenant conscience qu'il l'avait remarquée...
Je vais encore passer pour une gamine se dit-elle.
Angus ne commença son récit que lorsque les
bières furent servies.
"Père... Je crois que les Cinq de l'Ombre
veulent se débarrasser de tous les alliés potentiels
de la Reine.
- Son allié? Faudrait-il encore qu'elle accepte mon
aide...
- Ils ne prendront aucun risques. Ils savent que si vous redevenez
alliés, nul n'oserait l'affronter. Elle n'a jamais
voulu utiliser le pouvoir de l'union pour gouverner, ne comptant
que sur la fidélité de son peuple mais la guerre
civile couve, probablement attisée par des proches
du pouvoir du Conseil, voire des Cinq.
- Elle n'acceptera jamais mon aide, même si je rasais
les montagnes qui me séparent d'elle...
- Mais peut-être peux-tu l'aider sans son accord...
et tu dois aussi sauver ta peau. Et puis il n'y a pas que
les Cinq. En fait, eux seuls n'auraient pas provoqué
la guerre civile. Il se passe tant de choses inattendues..."
Il jeta un regard vers la fenêtre. "Rien ne se
passe normalement. Les bêtes sauvages entrent dans les
villages. Les maladies détruisent les cultures. Les
brigands pullulent...
- Ça n'a rien de nouveau. Il y a toujours eu des rumeurs
transformant les moutons en loups...
- Il est difficile de dire qu'elle est la part de vérité
de ces rumeurs, mais tu vois bien quel temps il fait...
- Il est vrai que de toutes ces nouvelles, c'est celle que
tu ne m'as pas apportée qui m'effraye le plus Fils,
ce temps hors saison me trouble au plus haut point, on peut
déjà écarter toute possibilité
que cela soit d'origine naturelle; or modifier le climat à
ce point réclame une immense énergie et de grands
pouvoirs... Aucune puissance à ma connaissance n'est
capable de cela, en tous cas pas sans en appeler directement
à des pouvoirs aujourd'hui oubliés. A l'époque
de la Guerre des Dieux, ceux ci avaient investi leurs séides
de pouvoirs incalculables, mais ils ont été
perdus lors du cataclysme qui s'ensuivit."
Ecoutant
les réflexions de l'érudit, nul n'osait l'interrompre,
sûrs qu'ils étaient tous maintenant que le phénomène
climatique les dépassait. Louzin continuait son monologue
:
"Ce climat est-il le contrecoup de l'utilisation d'une
magie puissante ou bien le résultat attendu? Je ne
saurai le dire. En revanche, je sens obscurément que
de grands changements se préparent et que la force
responsable de cette pluie inattendue est à l'origine
de tout ceci. Peut-être y a-t-il une explication dans
les livres mais notre bibliothèque de village n'en
contient aucun d'assez pointu, d'assez ancien... Ah! Si j'avais
encore accès aux collections de la bibliothèque
royale, peut-être y trouverai-je l'explication. Ouji,
mon cher ami, a peut-être déjà une petite
idée là dessus.
- Il est effectivement toujours en place à la Bibliothèque
et a même pris du grade en passant Bibliothécaire
de la Reine.
- Ne rêvons pas mon fils, je suis interdit de séjour
à la capitale. Si la Reine ou les Cinq apprennent mon
retour, ce sera la prison à vie ou bien pire encore,
si je dois en croire ce que tu pressens.
- Oui, mais tu ne vas pas rester les bras croisés à
attendre les sbires des Cinq...
- Non... Mais je ne vois que ça à faire pour
l'instant car tant que nous ne saurons pas ce qui ce trame,
nous aurons les bras liés
- Je crois pouvoir te faire rentrer dans le Palais, si tu
n'as pas peur de te travestir. Nous pourrions passer par les
appartements de la reine, je suis le seul homme de plus de
12 ans ayant le droit d'y pénétrer et on ne
fouillera probablement pas une dame de ton âge! Hahaha...
- Les services de sécurité sont bien naïfs...
- Ils ne s'attendent pas à te voir revenir de sitôt...
Voilà notre chance. Depuis les appartements de la Reine
nous entrerons dans la Bibliothèque par son accès
privé et ainsi éviterons les Gardes du Savoir.
Mais il nous faudra d'abord atteindre Sangji et y pénétrer...
- Soit. S'il n'y a que ça à faire... Pourvu
que je ne croise pas la Reine dans ses appartements. En dépit
de toute l'affection que je lui ai gardée, je ne supporterai
pas les sarcasmes dont elle ne manquera pas de m'accabler..."
Cyrielle
écoutait, les yeux dans le vague. Les deux hommes parlaient
bon train, et elle avait peine à s'y retrouver parmi
tous les noms de lieux ou de personnes qu'ils mentionnaient.
Bien sûr, elle avait déjà vaguement entendu
parler de la Main Noire, et la renommée de la
Reine Orsélia de Cendres s'étendait bien au-delà
des murs de son château, parvenant même jusqu'au
petit village reculé de Cyrielle. Mais elle n'avait
pas eu beaucoup d'occasions de voyager hors de la région
du sud des Grands Monts... Combien de fois pourtant elle avait
rêvé de tout quitter, partir enfin vers d'autres
cieux, voir s'éloigner peu à peu la silhouette
du village et respirer le grand air des pays lointains
La pluie
redoublait et battait furieusement les fenêtres de l'auberge.
Cyrielle sortit de ses songes. Les hommes se taisaient à
présent, attentifs au martèlement de l'eau,
comme une musique froide.
"En
tous cas, il faudrait agir vite." dit finalement Louzin.
A
peine Louzin avait-il fini sa phrase que la porte de l'auberge
s'ouvrit et un Nain entra dans l'auberge. Cyrielle se demanda
quel évènement avait pu faire sortir un Nain
de ses montagnes. En l'examinant avec plus d'attention, elle
réalisa qu'il avait l'air de souffrir et comprit pourquoi
en découvrant avec horreur qu'il était gravement
blessé au bras. A ce moment elle remarqua qu'il avait
l'air de chercher quelqu'un. Quelle ne fut pas sa surprise
lorsqu'elle le vit s'approcher de sa table!
"Mon
ami, que fais-tu là? Qu'est-il arrivé à
ton bras? s'exclama Angus visiblement surpris par cette irruption.
- Angus je suis venu te prévenir. Les Cinq ont
envoyé des assassins a ta poursuite et ils seront bientôt
là.
- Il nous faut donc partir tout de suite.
- Je file à la Bibliothèque chercher ce dont
j'aurai besoin, confirma Louzin.
- Je veux partir avec vous ! intervint Cyrielle sur un ton
ferme.
- Ah sûrement pas jeune fille, je ne vous mêlerai
pas à cette vilaine histoire !
- Mais vous êtes mon professeur, je dois continuer à
étudier avec vous...
- Pas de mauvais argument, Cyrielle! S'il s'agissait d'un
voyage d'agrément je n'aurais pas hésité
à vous emmener, mais là...
- Ne perdez pas de temps en babillage, coupa Angus. Cyrielle,
je dois te confier Friss. Il ne peut pas continuer ainsi.
Peux-tu le cacher et le soigner? Ce n'est pas lui qu'ils cherchent...
Et je ne pense pas qu'ils trouveront ce qu'ils ne cherchent
pas.
- Je l'hébergerai chez moi, dit-elle à contrecur.
- Friss, nous allons au Cirque. Nous y resterons cinq jours.
Si tu peux nous rejoindre d'ici-là, tant mieux. Sinon,
la prochaine étape sera le Palais Royal. Cyrielle,
je t'aide à le transporter jusqu'à chez toi.
- Pas la peine! s'exclama l'aubergiste qui tendait l'oreille
depuis un moment. Je m'en occupe avec elle. Ne perdez pas
plus de temps!
- Merci!" dit Angus et il s'élança sous
la pluie, toujours battante, vers l'appentis où l'attendait
son cheval.
Louzin
arriva deux minutes plus tard, et Angus lui fit signe de monter
le cheval du Nain.

Après
avoir installé Friss et prodigué les premiers
soins, Cyrielle sortit. La pluie battante creusait de longues
rigoles boueuses dans les rues. Au moins les traces des chevaux
des deux visiteurs imprévus avaient disparu. Ces maudites
pluies n'étaient peut-être pas un mal mais un
bien... Qui pourrait le dire?
Pensive,
sans doute harcelée par des doutes qu'elle n'arrivait
à chasser, Cyrielle resta de longues minutes immobile
sous la pluie, comme inconsciente de l'eau qui ruisselait
sur son visage. Finalement c'est Tranbar Riddelheim, qui vint,
inquiet, la tirer de ses pensées. Bien qu'il conserve
son apparence cordiale et avenante, lui aussi restait avec
de nombreuses questions sans réponses. .
"Rentrez,
Cyrielle, n'allez pas attraper froid. J'ai assez d'un malade
sur les bras."
Cyrielle
rentra à l'intérieur de l'auberge, et demanda
ce qu'était devenu Friss. Sous son apparence rude et
bourrue d'ancien guerrier, l'aubergiste cachait un cur
d'or, et avait confortablement installé le Nain dans
sa meilleure chambre, avec un tonnelet de bière à
portée de main. Ce qu'il assurait être la meilleure
médecine naine. Sur ce point, Friss ne semblait guère
vouloir le faire mentir.
Bien que
blessé et visiblement très fatigué, le
Nain interrogea longuement Cyrielle sur son professeur, Louzin,
et sur ses activités des dernières années.
Il s'inquiéta aussi de la santé du vieil homme.
Cyrielle avait également beaucoup de questions à
lui poser, mais ce dernier, peu loquace, lui apprit uniquement
qu'il était un ami de longue date d'Angus. Quant aux
questions sur ce dernier, il répondit juste que le
fils de Louzin était vraiment un charmant jeune homme,
accompagnant sa réflexion d'un clin d'il. A la
fois amusée et vexée par le sous-entendu ridicule
du Nain. Que pouvait-elle trouver à cet inconnu
qu'elle n'avait côtoyé que quelques heures tout
au plus? Cyrielle prit congé et redescendit dans
la salle commune.

Quelques
pas dans la vaste salle lui suffirent pour se rendre compte
que quelque chose n'allait pas. A l'ambiance habituelle, chaleureuse
et bonne enfant, avait succédé une atmosphère
pesante, un silence lourd comme une chape de plomb, seulement
troublé par le bruit de la pluie. Elle aperçut
alors la raison de ce malaise : un nouvel arrivant était
appuyé au comptoir. Encore un! Une telle affluence
était bien rare dans un petit village comme Kerak,
songea Cyrielle.
L'inconnu
avait une allure sinistre. Habillé de noir, portant
ouvertement à son flanc une large épée
de guerre, il dégageait une aura de peur et de danger.
Cyrielle distingua d'autres hommes en armes vêtus de
façon semblable, certainement ses acolytes, qui bloquaient
les issues de l'auberge. La jeune fille recula et s'adossa
à une poutre, essayant de passer inaperçue.
Elle prêta l'oreille à la conversation que menait
Tranbar et l'étranger. D'abord inaudible, le ton monta
rapidement, et parmi les nombreux éclats de voix de
l'homme en noir, Cyrielle entendit distinctement les noms
de Louzin et d'Angus
Il ne
semblait pas satisfait des réponses de Tranbar. Il
se retourna et regarda un par un les clients de l'auberge.
Ces derniers baissaient la tête et n'osaient affronter
ce regard inquisiteur. Cyrielle ne put réprimer un
frisson lorsque l'étranger l'observa à son tour.
"Toi,
approche!"
C'est bien à elle que s'adressait l'homme. Cyrielle
s'avança.
"N'es-tu
pas trop jeune pour fréquenter cette auberge? La place
d'une gamine n'est pas ici."
Le
visage de Cyrielle s'empourpra sous l'effet de la colère
et de la vexation.
"As-tu
vu un inconnu, monté sur un cheval gris?"
Cyrielle
déglutit avec peine et répondit par un "non"
à peine audible. L'homme la toisa une dernière
fois et s'adressa à ses sbires qui gardaient toujours
les sorties de l'auberge :
"Partons,
nous n'apprendrons rien ici. De toute façon, nous attendrons
Angus au palais et il ne se doute pas de la petite surprise
que je lui réserve."
A
ces mots, ses acolytes rirent et sortirent enfin de l'auberge.
"Je
n'aime pas ça, dit Tranbar. J'espère que Louzin
et son fils seront prudents et qu'ils ne se jetteront pas
la tête la première dans un traquenard."
Il
fallait prévenir Louzin et l'aviser qu'ils étaient
attendus au palais royal. Friss blessé n'étant
d'aucun secours, Cyrielle décida de se charger de cette
mission. Qu'avait dit Angus à Friss? Ah oui! Rendez-vous
au cirque. L'intrépide jeune fille avait déjà
entendu ce nom mais ne savait pas s'y rendre. Peu importe,
elle demanderait son chemin. Elle ne savait pas non plus si
c'était de savoir Louzin en danger ou le fait de revoir
Angus qui la troublait à ce point...
Ah
l'attrait de l'aventure, l'attrait de l'inconnu... L'attrait
de l'Inconnu! Oui! C'est ça! Me voilà entichée
du premier inconnu qui arrive au village! Grrr! Bon, d'abord
ce n'est pas le premier. Louzin est arrivé avant lui
et lui je le connais, je le respecte et je sais pourquoi!
Elle avait encore les yeux plongés dans le noir de
la nuit qui était tombée. Mon plan n'est
pas parfait. Demander mon chemin dans une région où
les villages sont si clairsemés... Voyons si je peux
en tirer un peu plus du Nain.
Elle n'en
tira guère plus la deuxième fois que la première
même en évoquant les assassins. Friss avait tout
juste grogné : "...faire quelque chose".
Elle s'était proposée mais alors le Nain, bien
qu'affaibli, s'était mis en colère. Brrreu!
Pas menaçant ce nain, mais pas vraiment sympathique
non plus. Pas vraiment celui que je choisirai comme meilleur
ami.

Elle
ne trouvait toujours pas son sommeil lorsque la pluie commença
à se calmer. Un peu plus tard dans la nuit elle crut
entendre rouler le tonnerre mais cela ne dura pas. Sa nervosité
la réveilla à l'aube. Elle ne tenait pas en
place, se sentant tellement inutile! Ses pieds repartirent
vers l'auberge. Tranbar se levait toujours très tôt,
même après les pires beuveries, et il était
souvent de bon conseil. Elle le trouva près de l'écurie
de l'auberge. Il fronça les sourcils en l'apercevant
:
"Suis-je
un si mauvais hôte pour qu'on quitte mon auberge, blessé,
en plein milieu de la nuit, sans merci ni au revoir?"
Les
yeux de Cyrielle coururent par terre et suivirent les traces
de sabots qui piquaient vers le nord-est.
Elle courut
chez elle, roula des vêtements et de la nourriture dans
sa couverture et se dirigea droit vers l'écurie de
l'Université. Quand elle traversa le village au trot
elle ne ralentit pas l'allure en s'adressant à l'aubergiste
:
"Je
ne pars quelques jours. Préviens mes parents à
leur retour des Foires..."
D'un
petit coup ferme des talons elle intima à sa monture
un trot plus soutenu. Elle ne pouvait pas trop forcer l'allure
sans fatiguer son cheval ou perdre la piste qu'elle suivait.
Elle n'avait parcouru qu'une lieue lorsque trois cavaliers
fondirent sur elle. En quelques secondes, elle se retrouva
à terre et saucissonnée comme le ballot attaché
à sa selle.